La problématique de la paternité dans le manga Dragon Ball

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La célèbre fresque épique Dragon Ball d’Akira Toriyama a longtemps passé pour une œuvre grossière et violente, cédant la part belle à des combats interminables et répétitifs, sans réelle intrigue autre que le destin du monde qui se joue et se rejoue à chaque affrontement. Pourtant, l’observateur averti peut en vérité déceler derrière cette façade sommaire de véritables trésors de finesse dans l’analyse psychologique, qui une fois mis en lumière pourraient faire pâlir plus d’un film d’auteur français intello-psychologisant, et achève de classer ce manga dans un registre très différent de celui des simples dessins animés pour enfants.

L’aspect pour nous le plus important, et que ce travail cherche à mettre en lumière, est la quête d’identité qui touche tous les protagonistes. Celle-ci s’exprime notamment à travers une problématique de la paternité qui parcourt toute l’œuvre, se trouvant déclinée de différentes manières chez presque tous les personnages principaux.

kidgoku_2Gokû

A tout seigneur tout honneur : Gokû apparaît comme le personnage principal de toute la série – quoique cela se discute sur la fin comme nous le verrons plus loin. La problématique personnelle du personnage au début de ses aventures est claire : il s’agit d’un jeune garçon qui ne sait même pas son âge, et vit seul au fond d’une forêt profonde, après avoir accidentellement causé la mort de son grand-père adoptif, Gohan. L’âge et le célibat de ce dernier le discréditait déjà comme figure véritablement paternelle, outre le fait que la queue de singe de notre jeune héros laisse planer un doute (qui se trouvera justifié) quant à sa simple appartenance à l’espèce humaine. Gokû est donc d’emblée constitué comme un orphelin : il n’a jamais connu ses parents, il a tué la seule personne qui a subvenu à ses besoins dans ses premières années, lorsqu’il en était encore dépendant, et vit éloigné de la société des hommes, autant physiquement que mentalement et même « génétiquement ». Un des principaux ressorts narratifs et comiques du début de la série découle de cette situation : Gokû n’ayant encore jamais rencontré d’autre être humain que son grand-père, il constitue un personnage à la naïveté désarmante, incapable même de faire la différence entre un homme et une femme sans avoir recours à la palpation. Sans aucune figure paternelle et civilisatrice, il est donc une sorte d’enfant sauvage quasiment à l’état de nature, – notamment étranger à toute notion de pudeur – mais aussi incapable de dissimulation et crédule à toutes les tromperies, alors même qu’il est entouré de pervers et d’hypocrites (c’est d’ailleurs pour cela qu’il est le seul à pouvoir monter sur son nuage supersonique, qui nécessite « un cœur pur », tome 1 p. 64).

Muten Roshi : un grand maître obsédé, incapable de chevaucher le Nuage Supersonique

Muten Roshi : un grand maître obsédé, incapable de
chevaucher le Nuage Supersonique

Tout le début de Dragon Ball est donc une sorte de roman de formation de Gokû, c’est-à-dire que l’aventure elle-même prend la place de la figure éducatrice du père, et présente souvent des figures de substitution, notamment à travers les différents maîtres d’arts martiaux, figures patriarcales extrêmes. Malheureusement, presque tous ces pères de substitution s’avèrent décevants dans ce rôle : si la pulpeuse et rusée Bulma se révèle, par sa versatilité autant que par son narcissisme, une bien piètre instance maternelle ou même civilisatrice rapidement délestée de ce rôle, le grand maître Kame Senin (alias Muten Rôshi, « Tortue Géniale » en version française) ne fait finalement pas beaucoup mieux malgré le terrible entraînement dont il gratifie Gokû (à partir du tome 2), bien trop obsédé et hypocrite pour fournir un vrai modèle au jeune héros (et lui aussi incapable de monter sur le nuage supersonique). Plus tard, maître Kaioh est une sorte de répétition de ce personnage, discrédité par ses passions ridicules (comme sa voiture, qu’il ne peut conduire que sur une allée de 20 mètres, mais aussi ses blagues stupides ou ses repas rituels, au tome 18) et encore une fois son obsession sexuelle, qui hante plusieurs personnages importants de la série (jusqu’à la jeune Bulma) mais n’effleure jamais l’innocent Gokû. Cependant, la filiation spirituelle qui a toujours uni Gokû à son maître Kame Senin s’exprime dans le kimono traditionnel qu’arborent les élèves de celui-ci, brodé du nom du maître (le kenji « Kame ») à l’endroit du cœur, et qui est complété par le nom de Kaioh dans le dos après que celui-ci a entraîné Gokû (« La marque dans ton dos est très à la mode », glisse-t-il au t. 18 p. 129).

Kaioh

Longtemps, aucun des personnages de la série n’aura de parents, même si la famille et le « groupe » ne sont pas absents : Krilin a des camarades de monastère qui lui ressemblent (t. 3 p. 128), Kame Senin a une sœur voyante (t. 9), et Yamcha a même une aventure amoureuse avec Bulma (dont les parents n’apparaissent que bien plus tard dans la série) à partir du premier tome, ce qu’essaie de reproduire sans succès Kame Senin avec Lunch (qui tombe finalement amoureuse de Tenshinhan). De plus, les notions de groupe et d’amitié sont prépondérantes dans l’histoire, bien avant que des relations amoureuses ne viennent les renforcer, presque tous les amis de Gokû étant d’anciens rivaux, du début (Krilin, Yamcha, Tenshinhan) à la fin de l’histoire (Vegeta, les cyborgs, Boo…). Mais à côté de cela, la question des mystérieuses origines de Gokû ne se pose pas avant très longtemps, c’est-à-dire les sagas correspondant au début de Dragon Ball Z pour l’adaptation télévisuelle (tome 17).

La première relation filiale à apparaître dans l’histoire est celle, très courte mais destinée à prendre de l’importance plus tard, du terrible géant Gyumao et sa fille Chichi (t. 1 & 2). Celui-ci, ogre monstrueux gardien d’un trésor fabuleux, se fait tancer pour son mauvais comportement par son ancien maître Kame Senin au début du tome 2, et se trouve donc immédiatement discrédité comme figure paternelle. Cette correction l’oblige d’ailleurs à reprendre en main sa vie de famille (t. 2 p. 27), ce qu’il fait en arborant bien plus tard une discrète image de gentil grand-père très à l’aise dans son rôle.

La seconde relation filiale à apparaître est celle du jeune Indien Upa, dont le père Bola a précisément été tué à la place de Gokû (t. 8 p. 22) : dans un premier temps celui-ci se fait un devoir de venger ce meurtre en tuant l’assassin Taopaipai, puis en ressuscitant le père d’Upa après une difficile épreuve chez la voyante. De cette manière, Gokû semble se substituer lui-même à cette figure paternelle, la première crédible du scénario, face à ce jeune enfant particulièrement vulnérable (notons que, comme pour Chichi, le personnage de la mère n’est même pas évoqué). Cette quête l’amène directement chez un nouveau maître d’arts martiaux, maître Karine (t. 8 p. 47). Maître Karine a été l’un des principaux maîtres de Kame Senin : on assiste donc à un premier télescopage dans la hiérarchie des figures de grands maîtres (ce ne sera pas le dernier), qui constitue une sorte de généalogie spirituelle. Si ce nouveau maître ne partage vraisemblablement pas les défauts rédhibitoires de Kame Senin, c’est cette fois-ci son apparence de chat grassouillet qui l’empêche de constituer pour Gokû une véritable figure paternelle (comme, plus tard, Kaioh et son physique de gros insecte), ce que le héros souligne d’ailleurs avec naïveté.

Karine

Après bien des pérégrinations apparaît, à la fin de l’unité qui constitue Dragon Ball pour l’adaptation télévisuelle, un terrible ennemi : le démon Piccolo, symbole du mal absolu (t. 12). Vaincu une première fois par Gokû, celui-ci émet un œuf contenant un nouveau Piccolo (à la fois un double et le fils du premier), qui se trouve être le dernier ennemi de cette moitié de la saga. Pour vaincre le démon, Gokû doit aller s’entraîner chez Dieu en personne (Kami-Sama en version originale), dont le palais volant est situé juste au-dessus de la tour où vit maître Karine (t. 14 p. 116). Cette situation géographique est aussi symbolique, puisque Kami est visiblement également le maître de Karine, nouvel échelon pseudo-généalogique (complété ensuite par maître Kaioh, puis par Kaioh Shin, Dai Kaioh Shin et enfin Rou Dai Kaioh Shin, qui entraînera le fils de Gokû à la toute fin de la série !). Encore une fois, cette figure ne saurait satisfaire la quête de père de Gokû malgré son autorité, Kami ayant la même hideuse apparence que le démon Piccolo et paraissant bien trop vieux, froid et distant au jeune garçon enthousiaste.

Dieu, alias Kami-Sama. Il est le double (physique) du démon Piccolo.

Dieu, alias Kami-Sama.
Il est le double (physique)
du démon Piccolo.

Cet entraînement chez Kami dure pourtant le temps d’une ellipse de trois ans, au terme de quoi Gokû réapparaît à ses amis au championnat d’arts martiaux (tome 14 p. 140) sous la figure d’un beau jeune homme, tellement grandi que ses amis ne le reconnaissent pas tout de suite.

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Gokû est donc désormais un homme, en tout cas physiquement puisque sa naïveté n’a pas disparu. Il n’en faut cependant pas plus à l’auteur pour le marier sans transition : le premier combat de la phase finale de ce championnat l’oppose en effet à la belle et farouche Chichi, la fille du géant Gyumao, venue rappeler à Gokû que celui-ci lui avait promis quand ils étaient enfants de la prendre pour femme (soit au début de la série : il ne savait pas de quoi elle parlait et croyait qu’elle lui proposait à manger). Après l’avoir battue, Gokû accepte à la surprise générale d’épouser la jeune fille, sans plus de manières (t. 15 p. 48). Celui-ci passe donc en quelques pages du statut d’enfant à celui d’homme marié, et après avoir enfin délivré le monde de la menace de Piccolo quelques chapitres plus tard, il part directement en voyage de noces avec sa nouvelle femme, terminant ainsi le premier volet de la série (ce qui correspondra à « Dragon Ball » à la télévision, t. 17 p. 35) : quand il revient cinq ans plus tard, c’est avec son fils, résolvant ainsi sa quête paternelle en devenant lui-même ce qu’il recherchait, non seulement pour son fils mais aussi pour ses amis, qui le considèrent maintenant comme leur maître à tous –et même pour la Terre entière, qu’il a sauvée de la terrible menace du démon.

Image de fin de la première partie de Dragon Ball.

Image de fin de la première partie de Dragon Ball.

Libéré de cette quête, le personnage de Gokû perd rapidement de sa complexité psychologique, laissant ce rôle à d’autres personnages comme son fils Gohan ou ses rivaux Piccolo et Vegeta. Cette fin de la quête du père se voit jusque dans son costume, qui n’arbore plus à partir de la défaite de Freezer que l’emblème « Gokû », puis par la suite plus aucun symbole. Et quand se lève le voile sur l’identité de son père Berduck (Tome 26, p. 91), celui-ci n’est finalement qu’un double de ce qu’est devenu son fils, autant par le physique – seule une cicatrice les différencie – que par leur vocation – tous deux sont l’ennemi de Freezer, ce qui permet à Gokû de venger son père – et leur personnalité, c’est-à-dire des héros bons et courageux. Notons d’ailleurs que l’anecdotique mention dans le manga du père de Gokû n’était pas prévue par Toriyama, mais provenait d’un OAV (Original video animation) qui avait plu à celui-ci au point qu’il s’était permis ce clin d’œil.

Berduck, le père de Gokû.

Berduck, le père de Gokû.

GohanGohan

A peine la quête de paternité de Gokû semble-t-elle résolue qu’une nouvelle s’ouvre : il s’agit de celle du propre fils de notre héros. Si celui-ci est au départ bien identifié comme le fils de Gokû et de Chichi, ressemblant à son père (dont il a hérité la queue de singe), et portant le nom du grand-père adoptif de celui-ci et son symbole (le dragon ball à 4 étoiles, sur son chapeau), la paternité de Gohan se retrouve rapidement au centre d’une nouvelle quête identitaire. On est d’ailleurs en droit de penser que Gohan est plus ou moins le héros, ou du moins le personnage principal de la seconde partie de Dragon Ball. En effet, si Gokû demeure le personnage de référence de la série, Gohan est bien plus souvent présent dans le second volet de la saga, Gokû étant tour à tour mort, gravement blessé, en voyage, très malade, puis de nouveau mort. Par ailleurs, le jeune garçon est souvent considéré, du début (par Radditz) à la fin (par Gokû lui-même, puis par les Kaioshins), comme le personnage ayant le plus grand potentiel, même si celui-ci ne s’actualise que rarement, et surtout vers la fin avec notamment la saga de Cell.

C’est justement cette absence répétée de Gokû qui fait de Gohan un nouvel orphelin : après les cinq années d’« éveil » passées en famille, son père meurt brutalement sous ses yeux en venant le sauver du terrible Radditz (t. 17).

Mort de Radditz et Gokû.

Mort de Radditz et Gokû.

Celui-ci n’était d’ailleurs pas un ennemi ordinaire : combattant le plus puissant à ce moment de la série (Gokû, Gohan et Piccolo devant se mettre à trois, avec le sacrifice de Gokû, pour en venir à bout), il a surtout été le messager du renouvellement scénaristique de la série, puisqu’il s’est révélé être le frère aîné de Gokû, venu lui annoncer qu’il est en réalité l’un des derniers descendants d’une race de terribles guerriers de l’espace (les « saiyens »), identifiables à leur queue de singe (que Gokû avait pour sa part perdue accidentellement à l’adolescence, dans ce qui ressemblait à un passage symbolique à l’état de civilisation). A l’issue de ce combat, Gokû se sacrifie donc en immobilisant Radditz pour que Piccolo les tue tous deux, sous les yeux du jeune enfant (t. 17 p. 170). Gohan se retrouve ainsi orphelin de père à cinq ans, abandonné au pire ennemi de celui-ci, avec pour couronner le tout la menace des deux derniers saiyens qui font route vers la Terre pour venger leur ami, et qui seront là dans un an.

C’est en fait de cette menace que vient le salut du jeune Gohan : impressionné par la puissance que celui-ci a développé contre Radditz pendant son bref mais dévastateur accès de colère, le démon Piccolo décide de l’entraîner en prévision du terrible combat qu’il aura à mener contre les saiyens (t. 18 p. 10). Voilà donc une nouvelle relation problématique qui se crée, avec un démon maléfique et égoïste qui se retrouve à éduquer un enfant de cinq ans, qui n’est autre que le fils de son pire ennemi. De l’autre côté, le jeune et innocent Gohan, qui n’aime pas se battre (car sa mère le lui défend), doit vivre sous la terrible autorité du meurtrier de son père, dans un environnement hostile où il doit apprendre à « être un homme » pour sauver la planète (« entraîne-toi et aide-nous à sauver la Terre ! » lui lance Piccolo au tome 18, p. 26), à un âge où l’on commence à peine à fréquenter l’école maternelle.

gohan moi

Pendant cette année d’entraînement (qui correspond au tome 18 de l’édition Glénat), une relation très particulière naît entre les deux personnages. Le démon Piccolo se prend en effet involontairement d’attachement pour cet enfant dont il sait pourtant qu’il pourrait un jour être son plus redoutable adversaire (« Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? Je suis en train d’entraîner un petit qui pourrait bien devenir mon principal ennemi… », t.18 p. 39), et ce rôle de père improvisé contribue ainsi progressivement à le rendre moins mauvais, fait tout de suite noté par Kami (Dieu) qui l’observe depuis son palais (« Piccolo… Il n’est plus comme avant… Il est mauvais mais je sens qu’il est moins brutal. […il se doute qu’il va mourir et…] Il désire peut-être laisser quelque chose de lui… Peut-être au fils de Gokû »), puis au bout de six mois par le jeune Gohan lui-même : « Mon père m’a dit que vous n’étiez plus aussi mauvais qu’avant. Je suis d’accord avec lui », à quoi Piccolo répond d’abord par un silence gêné puis par des menaces.

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Pourtant, Piccolo se prend insensiblement au jeu de la paternité, en donnant tout d’abord à Gohan des vêtements « comme ceux de ton père […] la marque est un peu différente quand même », c’est-à-dire l’uniforme de l’école de Kame Senin avec l’inscription « Démon Piccolo » au dos, avant d’ajouter en aparté la phrase ambivalente « Je te ferai devenir un membre de la famille des démons ». Au terme de l’entraînement, Gohan a finalement les mêmes vêtements que Piccolo, ce qui dans ce manga revêt une signifiance particulière (Piccolo, lui, refuse de porter la tenue de combat saiyen au tome 32 p. 22).

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De son côté, le jeune et sympathique Gohan s’attache progressivement à cette unique figure tutélaire face à l’adversité, et au bout de ses six mois de survie, c’est avec un regard plein de bienveillance qu’il regarde Piccolo, et le juge « plus aussi mauvais qu’avant ». Au terme de l’entraînement, une complicité semble même lier les deux personnages, ce qui se confirme dans le combat qui suit (tome 19) puisque Piccolo finit même par se sacrifier pour sauver le jeune garçon, avec pour dernières paroles « Le démon Piccolo a sauvé un petit… Quelle fin minable… C’est nul… […] C’est… A cause de ton père et toi… Je suis devenu trop gentil… Gohan, tu étais la seule personne qui me parlait… Le temps que j’ai passé avec toi… C’était pas mal… ».

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C’est donc le second père de Gohan à mourir sous ses yeux pour le sauver, alors que le premier vient à peine de revenir d’entre les morts (ce que Piccolo ne peut théoriquement pas faire). Et pour la première fois, c’est d’ailleurs Gohan qui met un terme au combat contre le saiyen Vegeta, vengeant ainsi ce sacrifice, quoique d’une manière involontaire puisque c’est en se transformant en Oozaru (singe géant).

Par la suite, Gohan reste marqué par cette double paternité, à laquelle il attache beaucoup d’importance : ainsi, quand il part de son propre chef pour la planète Namek afin de trouver un moyen de ressusciter Piccolo (« je ferais tout pour que monsieur Piccolo ressuscite », t. 21 p. 70), il prend spontanément des vêtements identiques à ceux de Piccolo, ce que ne manque pas de remarquer Krilin : « Tu respectes beaucoup Piccolo, hein ? – Oui, autant que mon père » (t. 21 p. 79). Il s’agit de la première mention d’une égalité entre ces deux figures, loin d’être la dernière. Là-bas, une fois Piccolo revenu à la vie, tous deux se sauvent mutuellement la vie plusieurs fois au cours du combat inégal qui les oppose au terrible Freezer, Gohan perdant littéralement la raison quand il voit Piccolo en danger, exactement comme pour son père lors du combat inaugural contre Radditz.

Gohan va sauver Piccolo, dans un de ses accès de colère dévastateurs.

Gohan va sauver Piccolo, dans un de ses accès de colère dévastateurs.

Dans tous les combats de la série, Gohan est présenté comme un personnage qui n’aime pas se battre (car sa mère trouve que cela « fait voyou » et préférerait en faire un grand scientifique, ce qu’il deviendra), mais dont la force atteint des pics vertigineux lors de ponctuels accès de rage incontrôlés, dépassant l’espace d’un échange de coups la puissance de tous les autres combattants, et forçant l’admiration de tous les ennemis jusqu’au terrible Freezer. Mais Gohan, incapable de contrôler sa colère qui est la clef de sa force, ne parvient jamais à terminer un combat important seul, ne pouvant qu’aider ses amis à résister en attendant un sauveur, le plus souvent Gokû, régulièrement retardé (généralement par les séquelles du combat précédent). Néanmoins, Gohan est régulièrement présenté comme étant potentiellement le meilleur combattant : déjà Radditz le considérait comme sa plus grande menace, et sur Namek l’orgueilleux Vegeta se demande si le saiyen le plus proche d’atteindre le niveau de « super saiyen » ne serait pas Gohan. Contre son gré, on entraîne donc Gohan, même si celui-ci préférerait faire ses devoirs pour obéir à sa mère, à qui il faut à chaque fois promettre que ce sera la dernière fois.

Cette situation arrive à un paroxysme lors de la seconde partie de la saga de Cell, le « Cell Game », auquel Gokû se rend avec sa tenue habituelle, refusant comme Piccolo les tenues saiyens pourtant si perfectionnées (« Non merci, je veux me battre en tant que terrien »), alors que Gohan demande immédiatement à Piccolo de lui faire une tenue comme la sienne : « Piccolo… Je veux la même » (t. 33 p. 70).

Gohan arborant la tenue de combat traditionnelle de Piccolo.

Gohan arborant la tenue de combat traditionnelle de Piccolo.

Pour ce combat, Gokû déclare d’emblée être convaincu que sa puissance ne suffira pas à vaincre Cell, mais il ne s’en montre pas plus inquiet que cela, se disant persuadé que quelqu’un d’autre de plus puissant que lui sera à la hauteur, sans donner l’identité du combattant en question. Il s’agit bien sûr de Gohan, que Gokû vient de passer un an à entraîner dans la « Salle de l’Esprit et du Temps », et où il lui a appris à se transformer en super saiyen en maîtrisant une partie de sa colère. Pour ce faire, il a même dû lui dire « imagine Piccolo et moi en train de se faire massacrer » (t. 32 p. 71), avouant ainsi qu’il est lui-même parfaitement conscient de la bipaternité problématique de son fils – soulignons d’ailleurs que Piccolo prend en quelque sorte dans cette phrase la place logique de la mère de Gohan, Chichi.

Cette bipaternité de Gohan atteint un point culminant à la fin du Cell Game, quand Gokû, s’avouant dominé par Cell, décide de laisser la place à son fils sans plus attendre, le proclamant guerrier le plus puissant de l’univers à la stupéfaction générale. On assiste donc à un renversement des rôles entre le père et son fils : cette fois-ci, contrairement à toutes les autres, c’est Gokû qui a usé ses forces contre l’ennemi et qui doit attendre son salut d’un sauveur plus puissant, Gohan.

toi de jouer

Ce retournement se fait à la très grande surprise – et incrédulité – de tous les personnages, Cell et Gohan compris. Cette incrédulité se cristallise très vite en un vif débat entre les deux « pères » du jeune garçon, quand celui-ci commence à se faire dangereusement malmener par Cell :

« Piccolo : Je n’en peux plus !! Je me fiche de ce que tu penses, Gokû ! Je vais aider Gohan !

Gokû : Attends, Piccolo ! Cell est bien trop fort pour toi ! Attends encore un peu !

P. : Attendre quoi ?! Qu’est-ce que ça peut faire ? Pendant qu’on attend, Gohan se fait massacrer !

G. :Attends que Gohan se mette en colère !

[…]

P. : Tu as tort, Gokû ! Gohan n’est pas comme toi, il n’aime pas se battre ! […] Sais-tu ce qu’il ressent en ce moment ? Il ne ressent pas de colère, il se demande pourquoi son père ne vient pas le sauver de cette torture ! » (Tome 34, pp. 134-135).

acme

Cet échange constitue bien l’acmé, et le moment de crise de cette situation de bipaternité, pour la première fois conflictuelle. D’ailleurs, sans la décision de Cell de changer de stratégie, Gokû allait apparemment se laisser convaincre par Piccolo, puisqu’il demande un senzu à Krilin : la crise n’est donc pas résolue par la victoire d’un avis sur l’autre, mais bien par le surgissement d’une nouvelle péripétie. Finalement, voyant ses amis souffrir sous les coups des rejetons de Cell, Gohan se fait convaincre par C-16 agonisant que la colère qu’il ressent est juste et bonne, et il arrive enfin à libérer l’incroyable énergie qu’il retenait pour se transformer en super saiyen de niveau 2, devenant ainsi bien plus puissant que Cell. Sous cette forme, Gohan abandonne ses doutes, et ne craint plus d’exprimer sa juste colère et de faire justice lui-même. Cette transformation est donc aussi le symbole de l’arrivée de Gohan à la maturité : il peut désormais remplacer son père, filiation très bien illustrée par la grande case de la page 104 du tome 35, où l’ombre de Goku plane derrière son fils portant le coup fatal au monstre. Cette arrivée à la maturité coïncide d’ailleurs avec la mort de Gokû, qui déclare ne plus vouloir ressusciter pour éviter d’attirer d’autres monstres comme les cyborgs, laissant ouvertement à son fils le rôle de protecteur de la Terre : « Gohan est déjà très mature » (t. 35 p. 132).

double

En cela, l’épisode 35 clôt donc en bonne partie l’intrigue psychologique qui courait tout au long de cette deuxième moitié de Dragon Ball (Z) : l’histoire d’un enfant écrasé par des images paternelles sur-responsabilisantes, qui a peur de sa propre puissance, et qui doit arriver à résoudre ses conflits intérieurs et prendre confiance en lui pour s’accomplir en tant qu’homme, et devenir à son tour l’instance protectrice de ses deux pères. On note d’ailleurs que pour beaucoup de fans, la série s’arrête là, la saga suivante n’étant plus scénarisée par Toriyama seul, mais par une équipe de commerciaux de la Toei (la plus grande société de production du Japon), qui donne au dernier chapitre de la saga un ton très différent du reste de l’œuvre. Cependant, cette nouvelle saga conserve en bonne partie la continuité de Gohan, puisque celui-ci accomplit la promesse qu’il avait faite à sa mère en abandonnant définitivement les arts martiaux pour devenir étudiant – même si l’apparition de Boo, l’ennemi de la saga, l’oblige à faire une courte pause dans ce programme. Et finalement, la série se termine sur la paternité finale de Gohan, devenu un homme accompli, digne héritier de son père…

T&VVegeta et Trunks

A l’origine, le personnage de Vegeta est conçu comme un remplaçant de Piccolo dans le rôle du grand ennemi-rival de Gokû. Rival, il l’est d’autant plus que les deux hommes se retrouvent rapidement les deux derniers survivants de la race des saiyens, appartenance à laquelle Vegeta accorde une importance qu’on ne saurait trop souligner, puisqu’il est l’héritier en titre du trône de ce peuple. En bon prince saiyen, Vegeta est donc un personnage cruel et orgueilleux, qui ne vit que pour le combat ; il a été éduqué dans ce seul objectif, d’abord par son père puis, après la mort de celui-ci, par Freezer (dont il apprend plus tard qu’il est en réalité le propre meurtrier de son père et de son peuple). Solitaire autant par destin que par nature, ce fier orphelin n’aime pas devoir faire équipe avec qui que ce soit, et voue une haine cordiale à tous les personnages qui le surplombent hiérarchiquement (c’est-à-dire Freezer et ses généraux), haine qui n’a d’égal que le mépris qu’il porte aux subordonnés et au commun des mortels. On pourrait lire dans son désir d’indépendance et de toute-puissance une certaine volonté de « tuer le père », chose qu’il tente (en vain) d’appliquer à son mentor Freezer. Plusieurs fois traître, il n’a aucun remord à laisser mourir Radditz ou à tuer Nappa, qui étaient pourtant ses compagnons mais aussi les deux autres derniers survivants des saiyens, puis à assassiner un par un la plupart des commandants de Freezer en dissimulant le plus longtemps possible sa trahison (c’est notamment le cas avec Kiwi, un de ses vieux rivaux).

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Dans ce contexte, on comprend la haine que Vegeta peut vouer à Gokû : celui-ci est son rival naturel par le sang, mais alors qu’il devrait être son subordonné (il est censé être un guerrier de second rang), il s’avère en réalité bien plus puissant que le prince saiyen, et est même le premier à réaliser le rêve de Vegeta, qui est d’atteindre le mythique niveau de « super saiyen », ridiculisant ainsi la force de son rival. Pire : Gokû sauve à plusieurs reprises la vie à Vegeta, mettant celui-ci dans une situation psychologiquement insupportable (ce qui avait déjà été le cas pour Piccolo), tiraillée entre son sens de l’honneur qui lui indique qu’il est redevable à son ennemi, et son orgueil bafoué par le fait d’avoir été objet de pitié. La saga de Namek va donc se conclure par l’inscription de Vegeta dans le groupe, puisqu’il n’a nulle part d’autre où aller comme le souligne Bulma (t. 28 p. 53). Officiellement, Vegeta reste d’abord pour « voir le super saiyen » qui n’est pas encore revenu, puis participe à tous les combats car il veut être « celui qui vaincra Carot ». Mais de fait, son installation dans le groupe des « bons » est entérinée rapidement, tout comme l’avait été celle de Piccolo, mais cette fois-ci sans la justification qu’avaient apportée les deux fusions successives de ce dernier avec des êtres bons (dont Dieu en personne, tout de même).

vegeta gentil

De cette inclusion de Vegeta au groupe naît, à la surprise générale, un fils : il s’agit du petit Trunks, conçu avec Bulma chez qui le saiyen habite à partir de la destruction de Namek.

baby trunksSi ce bébé n’a rien de directement menaçant pour Vegeta, l’annonce de l’arrivée imminente des cyborgs par le Trunks adulte venu du futur sera vécue par son père comme une injure. En effet, le jeune homme apparaît sorti de nulle part quand tout le monde se prépare à affronter Freezer revenu se venger, encore plus fort qu’avant et accompagné par son terrifiant père (qui est en réalité surtout un double, très peu développé scénaristiquement). Alors que de tous les héros, Vegeta compris, aucun ne fait reculer la menace, ce garçon qui refuse de décliner son identité supprime Freezer et sa bande avec une facilité déconcertante, en se transformant à la stupéfaction générale en super saiyen. Vegeta s’en trouve doublement piqué, et le fait savoir (tome 28 p. 119) : lui qui croyait pouvoir reconquérir son titre de prince des saiyens en battant Gokû, le voici largement surclassé par un garçon de 17 ans dont il ignorait l’existence, et qui se révèle manifestement être lui aussi un saiyen. Le prince des guerriers de l’espace est donc devenu le plus faible représentant de sa race : la rage de Vegeta contre lui-même est tellement forte que c’est précisément elle qui lui permet peu de temps après, lors de son entraînement intense en prévision du combat contre les cyborgs, de devenir à son tour un super saiyen.

saiyen

Vegeta ne comprend qu’au tome 29 (p. 149) que ce mystérieux jeune saiyen venu du futur et le bébé que porte Bulma ne font qu’un ; pourtant, cela n’arrange apparemment rien à sa vexation. Durant le combat contre les premiers cyborgs, Vegeta apparaît encore comme un être cruel, orgueilleux et égoïste : quand le docteur Gero (alias C-20) abat l’avion de Bulma pour faire diversion (t. 29 p. 156), Vegeta ne s’inquiète absolument pas du sort de son fils et de la mère de celui-ci, et c’est le Trunks adulte qui doit donc voler au secours de sa mère et de son « moi » enfant. Trunks le reproche d’ailleurs vivement à son père : « Pourquoi ne les avez-vous pas aidés ? Ce sont votre femme et votre enfant ! – Je m’en fous ! Ça ne m’intéresse pas. Va-t’en, tu me déranges ! ». Vegeta semble donc étranger à tout sentiment amoureux ou paternel, en particulier face à ce fils qui lui apparaît d’emblée comme un adulte, donc aussi et surtout comme un rival et une source d’humiliation supplémentaire, raison pour laquelle il refuse catégoriquement d’envisager Trunks, adulte comme enfant.

aide

Pourtant, il est difficile d’éviter Trunks, un des combattants les plus puissants de l’équipe, et, plus important, le détenteur d’informations capitales quant à la menace des cyborgs. D’autant plus que ce garçon semble chercher la proximité avec son géniteur retrouvé (cela se voit dès leur rencontre, t. 28 p. 121), sans doute parce qu’il n’a jamais pu connaître son père dans son futur post-apocalyptique: il y a été élevé par Gohan, seul survivant du groupe, finalement tué sous ses yeux par les Cyborgs. Trunks s’inscrit donc dans une filiation prononcée des pères disparus. Mais il est véritablement impossible à Vegeta de se détourner de Trunks quand naît le projet de passer un an en tête-à-tête dans la Salle de l’Esprit et du Temps pour s’entraîner en prévision du combat contre Cell… Aucun des deux n’a l’air a priori ravi à cette idée, et le lecteur ne saura jamais comment la cohabitation s’est passée. Toujours est-il qu’à la sortie, une différence notable peut s’observer dans le comportement des deux hommes, bien que discrète. Trunks s’est assombri et s’est équilibré, sans doute sous l’influence de celui qu’il nomme désormais « Papa », et qui n’en semble pas dérangé. De même, tous deux s’équipent pour le combat avec les tenues saiyens confectionnées par Bulma et sont les seuls à accepter de les porter, ce qui renforce visuellement le lien entre les deux hommes (revoilà la symbolique des vêtements). Lors de leur premier affrontement contre Cell, Vegeta présente même Trunks en ces mots : « Il s’appelle Trunks, et sa force est aussi grande que la mienne » (t. 32 p. 88), pied d’égalité particulièrement honorifique dans la bouche de ce prince, qui n’aurait sans doute jamais dit cela de personne avant cette année d’entraînement passée avec son fils.

trunks aussi

C’est donc par petites touches comme cela qu’apparaît la nouvelle complicité entre les deux hommes, malgré une différence de caractère toujours présente. Celle-ci est encore bien visible quand Vegeta veut laisser Cell obtenir son corps parfait et que Trunks s’interpose, avant d’être assommé par son père pour laisser la voie libre au monstre. Dans le combat qui suit, on voit que Trunks connaît et respecte son père quand il attend que celui-ci soit évanoui pour révéler sa vraie puissance, pour ne pas le vexer. Mais du côté de Vegeta, c’est à la toute fin du « Cell Game » que la vocation paternelle éclate enfin au grand jour : quand, revenu encore plus puissant après son explosion qui a tué Gokû, Cell assassine Trunks, Vegeta en perd la raison et fonce affronter le terrible monstre qu’il sait pourtant ne pas pouvoir vaincre. Rapidement battu par son adversaire, Vegeta se fait sauver in extremis par Gohan, qui s’interpose en se faisant gravement blesser au bras droit, ce qui compromet l’issue du combat. Cela fait dire à Vegeta des paroles qui achèvent de prouver l’ampleur de l’évolution psychologique du personnage : « Quelle honte ! Je suis devenu une gêne pour toi ! Excuse-moi, Gohan… » (t. 35 p. 94). Enfin acquis à son rôle de père, Vegeta a ainsi réinvesti une partie de son orgueil dans le respect des autres. Il s’inscrit désormais en quelque sorte dans le contrat social qui le lie aux autres héros, et qui passe autant par le fait de se sauver ou – à défaut – de se venger les uns les autres, que par la pure sympathie : ici, des excuses.

vegeta trunks

Ce nouvel équilibre du personnage de Vegeta, désormais bon père, est brièvement remis en question lors de la saga de Boo, avec sa reconversion au mal et le réveil de ses instincts originels, aiguillonnés par les pouvoirs surnaturels du puissant sorcier Babidi. Cependant, une fois Vegeta libéré de ce joug maléfique, c’est en apprenant que Boo a tué Bulma et le jeune Trunks qu’il accepte finalement de fusionner avec son rival Gokû pour vaincre leur ennemi commun. On peut voir là la preuve de son attachement à sa famille, qui n’est qu’un signe avant-coureur de sa conversion finale et définitive au bien dans les dernières pages de la saga de Boo, dans lesquelles il avoue enfin son admiration pour Gokû et accepte sa place dans le monde.

Conclusion

Les problématiques de la paternité sont complexes dans Dragon Ball, de la première à la dernière page de la saga. Que les personnages souffrent d’une récurrente absence de père à compenser, ou au contraire d’une présence écrasante de plusieurs instances paternelles, ou encore d’une filiation perçue comme menaçante, ce rapport d’ascendance est souvent une source majeure de conflits psychologiques et de dilemmes moraux. Ces problématiques revêtent une importance d’autant plus grande que les rapports de filiations sont rares dans la série, peu de personnages ayant une généalogie développée en dehors des saiyens. Cette considération nous amène d’ailleurs à examiner le pan opposé à notre étude, qui est le problème des mères : en effet, si la paternité est un objet généralement problématique dans l’œuvre d’Akira Toriyama, les mères sont en revanche très rarement présentes, mis à part Bulma et Chichi qui étaient des personnages autonomes avant d’être des mères, et qui ne brillent de toute façon pas par un caractère maternel exemplaire, la première étant trop insouciante et la seconde trop protectrice. Si les pères de Gokû, Vegeta, mais aussi de Chichi et Videl (pour compléter les familles des saiyens) sont bien identifiés, il n’est ainsi jamais fait mention des mères, la seule mère présente (tardivement) étant celle de Bulma, personnage extrêmement peu développé, qui ressemble plus à un double vieilli de sa fille, sans le côté aventurière (mais bien avec le côté lubrique décrédibilisant). A l’instar des personnages de femmes qui brillent par leur troublante absence dans une série comme Tintin, ce vide peut être signifiant : avis aux analystes, sachant qu’une étude sur les femmes dans Dragon Ball révélerait sans doute d’autres pans méconnus de cette œuvre.

Frédéric DUCARME

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/09/07/la-problematique-de-la-paternite-dans-le-manga-dragon-ball/ © Bulles de Savoir

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Commentaires

  1. Stones

    Superbe analyse.
    Moi qui pensais avoir tout compris sur DBZ tu m’a fait ouvrir les yeux sur pleins de situations.
    Franchement bravo !

    (P.S. : j’espère qu’on aura droit à une analyse toute aussi intéressante sur les femmes.)

  2. clash

    Article vraiment remarquable, qui rend hommage de belle manière à une série d’une très grande richesse !

    Je me permets d’ajouter tout de même une divergence de vue avec votre interprétation de « l’accomplissement » du personnage de Son Gohan lors de son combat contre Cell. Je vous cite:

    « Gohan se fait convaincre par C-16 agonisant que la colère qu’il ressent est juste et bonne, et il arrive enfin à libérer l’incroyable énergie qu’il retenait pour se transformer en super saiyen de niveau 2, devenant ainsi bien plus puissant que Cell. Sous cette forme, Gohan abandonne ses doutes, et ne craint plus d’exprimer sa juste colère et de faire justice lui-même. Cette transformation est donc aussi le symbole de l’arrivée de Gohan à la maturité : il peut désormais remplacer son père, filiation très bien illustrée par la grande case de la page 104 du tome 35, où l’ombre de Goku plane derrière son fils portant le coup fatal au monstre. […] En cela, l’épisode 35 clôt donc en bonne partie l’intrigue psychologique qui courait tout au long de cette deuxième moitié de Dragon Ball (Z) : l’histoire d’un enfant écrasé par des images paternelles sur-responsabilisantes, qui a peur de sa propre puissance, et qui doit arriver à résoudre ses conflits intérieurs et prendre confiance en lui pour s’accomplir en tant qu’homme, et devenir à son tour l’instance protectrice de ses deux pères. »

    A mon sens, la transformation de Son Gohan en SSJ-2 n’est en aucun cas le moment de son accomplissement, de sa maturité, le moment où il accepte sa colère et l’utilise à bon escient, pour une cause juste et bonne, comme sait le faire Son Goku.
    Tout au contraire ! Cette transformation constitue pour moi le paroxysme de ce qu’a toujours fait Son Gohan : libérer sa puissance par intermittence, de manière incontrôlable et démesurée. Suite à cette transformation, le résultat est d’ailleurs le même qu’à l’habitude ! Malgré sa surpuissance momentanée, il ne parvient pas à mettre un terme au combat. Il est, plus que jamais, incapable de contrôler sa colère ! Ses déclarations sont sans équivoque: « Je ne vous le pardonnerai jamais », puis, alors qu’il est sur le point de vaincre Cell, il déclare même « C’est trop tôt ! Il faut que son agonie dure un peu. » (début du t.35).
    Est-ce vraiment le signe d’une juste colère ? Au contraire, il apparait plus que jamais comme totalement en perte de contrôle, et son comportement précipite le combat dans le mauvais sens, puisqu’il pousse Cell à choisir une nouvelle stratégie. Qui mènera à la mort de Son Goku et de Trunks ! Piccolo ne s’y trompe d’ailleurs pas (fin du t.34): « C’est vraiment Son Gohan » ? Même lui ne le reconnait plus.
    Il lui faudra l’appui de son père pour revenir à la raison et vaincre finalement Cell. Et rien ne permet de penser que dans cette fin de combat, il a acquis de manière sûre la maitrise de son pouvoir, surmonté sa peur du combat et de sa propre puissance : dès l’aventure suivante, on voit qu’il est à nouveau incapable de laisser librement s’exprimer sa colère et de l’utiliser au combat, comme en témoignent sa défaite rapide contre Buu. Il faudra finalement un subterfuge de Rô Dai Kaiô Shin pour extirper « artificiellement » de lui cette force qu’il n’arrive décidément pas à exprimer librement !

    Mais loin d’être un échec, n’est-ce pas au contraire la signature d’un personnage magnifique, qui refuse la violence de toute la force de sa raison et ne se laisse submerger par elle que bien malgré lui ? Et toujours pour un résultat dévastateur, mais le plus souvent pas décisif ? Faut-il réellement parvenir à accepter la colère et la violence, savoir l’user de manière juste, pour s’accomplir et gagner en maturité? Je ne pense pas, heureusement !

  3. F. Ducarme

    Merci beaucoup pour ce commentaire très documenté.
    Pour préciser ma pensée sur l' »acmé » de Gohan aux tomes 34-35, il se fait en réalité en deux parties : je suis d’accord avec vous pour dire que lors de la 1e transformation (t.34 p.167), il ne s’agit une fois de plus que d’un coup de colère, quoique plus rationnel et surtout aux conséquences plus durables que les autres. Mais le contraste n’en est donc que d’autant plus grand avec la seconde transformation, qui est cette fois-ci parfaitement volontaire et maîtrisée (t.35 p.75), et suivie par un combat durant lequel Gohan demeure calme et maître de lui : c’est donc bien l’épisode de la mort du père qui permet à Gohan de s’affirmer comme héros assumant ses responsabilités, et d’arriver, enfin, à mettre un terme à un combat majeur par ses propres moyens.

  4. JustForFun

    P(biiiiiiiip), il y a 20 ans, l’intelligentsia crachait sur la japanimation sans même daigner lire une seule vignette d’une seule page d’un seul manga, et aujourd’hui, où l’on consacre la BD japonaise au même titre que la BD franco-belge (elle aussi victime en son temps de certains préjugés), cette même intelligentsia se l’approprie aujourd’hui comme objet d’étude !!!!!!!!!
    Je meurs de rire !!!!!!!!!!!!!
    « complexité psychologique, symbolisme, problématique de la paternité, rapport de filiation rares etc… » . Voilà que les étudiants en lettres se permettent une incursion dans le manga, maintenant !!!! La pauvreté de la littérature française actuelle, dominée par l’autofiction, n’est que le fruit de cette surenchère dans la surinterprétation de certains, qui préfèrent disséquer au lieu d’apprécier…
    Une étude sur les femmes dans Dragon Ball ? Quand on lit les sottises que vous énumérez à leur sujet, on ne peut qu’espérer que vous n’en serez pas l’auteur… »Bulma, personnage très peu développé » ??? A t-on lu le même manga ? Je ne crois pas !!!!
    « Contrat social qui le lie au héros » : pitié, n’en jetez plus, et laissez donc le manga aux vrais amoureux de BD, et surtout pas à l’université !!!!!!!!!!!!!!!!!

  5. JustForFun

    Oups, j’ai oublié une chose, et non la moindre : analyser Dragon Ball à l’aune de critères occidentaux me semble relever d’une singulière tromperie intellectuelle…

  6. F. Ducarme

    Bonjour, et « merci » pour ce commentaire qui a le mérite de la franchise.

    Je partage tout à fait votre analyse sur le fait que les mangas ont mis du temps avant d’être considérés comme des objets culturels à part entière par les universitaires, et le travail est encore loin d’être fini : j’espère d’ailleurs y contribuer à ma modeste mesure par ce travail. Mais c’est là le destin de tous les arts naissant : si je m’intéresse au manga, c’est après avoir étudié le théâtre au XVIe siècle, la naissance du rock’n’roll aux USA dans les années 1950 et le jeu vidéo dans la société contemporaine, qui ont tous connu une communauté de destin assez frappante à leurs débuts (enthousiasme, rejet, acceptation, intellectualisation…), avant leur panthéonisation. Ce fut le cas du roman aussi : je vous renvoie à ce sujet à l’excellente thèse d’Aude Volpilhac.
    Je pense que votre discours (et la situation qui la provoque) a donc dû être partagée à toutes ces époques, y compris jusqu’au XVIIe siècle, de « laissez donc le roman aux vrais amoureux » à « analyser Aristophane à l’aune de critères de l’Europe de la Renaissance me semble relever d’une singulière tromperie intellectuelle »…

    Je ne pense pas être le représentant d’une « intelligentsia » et encore moins m’approprier le sujet des mangas (je n’ai pas l’impression de « confisquer » ce manga à ses amoureux, qui ont plutôt bien accueilli cet article si j’en juge par les forums de fans qui l’ont commenté). Le but de ce genre d’article est simplement d’envisager cet objet avec des outils et méthodes habituellement réservées à des objets plus « classiques », et je ne pense pas que la pauvreté de la littérature en soit la cause, d’autant plus que la littérature contemporaine manque elle aussi d’une telle approche (voir sur ce sujet les travaux de Pierre Jourde).
    Enfin ce qui concerne le fait d' »analyser Dragon Ball à l’aune de critères occidentaux », c’est effectivement un élément qu’il convient toujours de considérer dans une telle étude, mais à ne pas prendre non plus comme un obstacle insurmontable : on peut bien parler du rock’n’roll sans être un noir américain des années 50, ou du théâtre renaissant sans porter la fraise et la culotte ; on en parle simplement d’une autre manière, mais aussi à d’autres personnes, et sous des éclairages différents et pas forcément moins légitimes. Rappelez-vous le nombre de mangas qui prennent des sujets occidentaux, de la mythologie grecque à Marcel Proust…

    Bien cordialement,

    F.D.

  7. Ibrahim

    Merci pour cet article qui développe un aspect de ce manga que j’avais présent à l’esprit en lisant. Plus consciemment d’ailleurs que lorsque je le visionnais étant enfant…Je pense que ce thème n’est absolument pas étranger avec le succès et l’attachement de toute une génération à cette saga. D’ailleurs cette évolution générationelle au sein même de la saga est assez singulière. Une autre particularité qui fait la saveur de Dragon Ball et qui mériterait bien une étude est à mon sens le mécanisme par lequel la figure de l’alterité, ennemie, menaçante, s’intègre au final au groupe de façon positive. J’ai toujours été frappé par cette propension qu’ont les « ennemis » dans Dragon Ball à devenir « amis ». C’est franchement caractéristique de la saga (beaucoup trop d’exemples pour les citer, l’inverse serait plus simple) et assez révolutionnaire car bien antérieur à ce à quoi l’on assiste depuis quelques années où la fiction sort nettement de la vision manichéenne. Je pense que c’est là un objet d’étude précieux sur cette œuvre car il recouvre à mon sens une vision très humaniste et même engagée de l’auteur….

  8. D.B

    @Ibrahim :
    La caractéristique que vous citez se révèle en fait être propre au shonen Nekketsu, auquel dragon ball se rattache. Si Dragon Ball est une figure de proue de ce sous-genre, il n’en est pas le seul représentant. La question n’en reste pas moins pertinente, mais élargie à tout l’ensemble du Nekketsu : pourquoi faire de l’ancien ennemi un allié? faire de cet autre, contre qui, souvent, on se bat de toute ses forces pour défendre un idéal qui est mis en danger,un allié qui va finir par embrasser notre cause? d’autant plus qu’historiquement, le japon n’a pas tellement pour habitude, au contraire des romains, s’il existe une comparaison possible, a se mêler avec les anciens ennemis de leur pleins gré.

  9. San-Glier

    Je tiens, premièrement, à te féliciter et à te remercier pour ton travail, le seul (tout du moins que j’ai pu trouvé) à être de qualité. J’ai apprécié, particulièrement, le développement mené sur la symbolique des vêtements qui révèle bien cet enjeu des filiations que tu observes.
    Excuse-moi d’avance d’émettre, dans les lignes qui vont suivre, quelques critiques — cela est assez ingrat de ma part eu égard aux réflexions intéressantes que tu offres — que je ne peux m’empêcher de t’adresser pour cause de certaines contrariétés et de certains regrets rencontrés à la lecture de ton travail.
    Premièrement, ton analyse ignore les incohérences du scénario et prétend révéler un système bien roué. Il arrive que l’auteur adapte les caractères, ou les attitudes, ou encore les aptitudes des différents personnages en fonction des circonstances. Ceux-là et celles-ci (caractères, attitudes, aptitudes) ne procèdent pas toujours d’un développement linéaire ; ce dernier est, de fait, plusieurs fois circonstanciel.
    Deuxièmement, et ce point découle du précédent, j’aime Dragon ball. Toutefois, la comparaison des mangas — tout du moins de magas de cette qualité artistique, poétique, philosophique, et tout ce que tu veux — au roman ou au théâtre — même si la comparaison n’implique pas une mise à égalité — m’apparaît profondément impertinente et même condamnable. Dragon ball, ne nous voilons pas la face, n’est pas un chef d’oeuvre d’intelligence narrative. On peut effectivement, et comme tu le fais très bien, observer des phénomènes récurants qui révèlent une certaine complexion, mais une analyse (interprétation, mise en système) de Dragon Ball n’aurait pas de grandes choses à exprimer.
    Dragon Ball n’est pas non plus un chef d’oeuvre de l’art. Même si j’adore les images réalisées par l’auteur (physionomie des personnages, décors, etc), il faut dire (et je le fais non sans douleurs) qu’il y a tout de même de grosses naïvetés et grossièretés dans le dessin (n’allons pas dans le détail cela nous serait douloureux à tous).
    Dragon Ball n’est ainsi pas une grande oeuvre mais n’en demeure pas moins excellemment divertissante et passionnante : elle nous a fait rêver dans notre enfance et continue toujours à le faire aujourd’hui.
    Je te remercie à nouveau, pour conclure, pour ton très bon travail qui m’a permis de mieux apprécier Dragon Ball qui m’est une oeuvre très chère, qui me fait replonger, à chaque fois que je la relie, dans des émotions merveilleuses de mon enfance. J’espère que mes critiques ne t’ont pas été désagréables — je les sais bien faciles par rapport au travail que tu as réalisé — et j’espère pouvoir lire une autre de tes réflexions sur le sujet.

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