La « vie bonne » à l’âge de la précarité

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NB : Les chiffres de l’enquête du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, réalisée sur un échantillon représentatif de 2 000 personnes interrogées en face à face entre décembre 2013 et janvier 2014 et publiée le 12 septembre, révèlent que les Français portent un regard de plus en plus dur sur les pauvres, partant que les solidarités s’affaiblissent. Il nous paraît alors utile de rediffuser cette recension.

Ouvrage de référence : Le Nouvel Age de la solidarité : Pauvreté, précarité et politiques publiques, Nicolas Duvoux, Seuil-La République des idées, 2012, 112 p. 

Jeudi 10 octobre 2013, David Pujadas recevait le président de l’UMP Jean-François Copé dans l’émission Des paroles et des actes, diffusée sur France 2. L’invité politique continue de se plier au traditionnel face à face avec des journalistes spécialistes ainsi qu’avec un contradicteur (politique, grand patron, journaliste…). Comme lors de la venue de la garde des Sceaux Christiane Taubira, le 5 septembre 2013, il doit également répondre aux questions d’un(e) Français(e) « lambda ». Ce soir-là, Isabelle Maurer, quinquagénaire mulhousienne, mère de trois enfants, au chômage depuis plus de 10 ans et vivant de « petits boulots », membre du Mouvement nationale des chômeurs et précaires (MNCP), tint tête, dix minutes durant, à celui qui veut en finir avec « l’assistanat ».

Dans son essai Le nouvel âge de la solidarité : Pauvreté, précarité et politiques publiques, le sociologue Nicolas Duvoux a précisément pour objectif d’aller à l’encontre des discours de plus en plus nombreux et décomplexés dénonçant « l’assistanat » comme la source de toutes les difficultés sociales, et qui témoigneraient, à ses yeux, d’une ignorance profonde des transformations que l’État social connaît depuis trente ans.

Histoire de l’État-Providence

nouvel age de la solidaritePour le démontrer, Nicolas Duvoux commence par dresser dans un premier chapitre un bref historique de l’État-Providence. Son intention est de mettre en lumière les mutations qui ont permis le passage d’un État social fondé sur l’assurance et sur le statut de salarié comme statut protecteur, avec la création de la Sécurité sociale en 1945, à un retour de l’assistance aujourd’hui, dans un contexte de crise marqué par le développement dramatique d’une « nouvelle pauvreté ». L’auteur rappelle qu’avant 1945, la Troisième République a constitué un moment central dans la politique de l’assistance à travers une série de lois (assistance médicale gratuite en 1893, protection de l’enfance en 1904, assistance aux vieillards en 1905) ; mais à la différence d’aujourd’hui, l’assistance était vue à cette époque comme un fondement de la citoyenneté, quoique les critiques conservatrices existaient dès alors.

En 1928-1930 est rendue obligatoire l’affiliation à un régime d’assurances sociales. L’État-Providence qui naît en 1945 était censé conduire à l’éradication de l’assistance, trop fortement connotée comme un vestige du dix-neuvième siècle pour le père de la Sécurité sociale, Pierre Laroque. Instaurant un régime d’assurance fondé sur le statut de travailleur salarié, auquel elle est toutefois, au début, réservée, la Sécurité sociale permet d’intégrer des couches de plus en plus larges de la population à partir de leur ancrage sur le marché du travail.

Or, celui-ci est soudainement et fortement déstabilisé avec la crise économique des années 1970. À partir de là, non seulement le chômage augmente en volume, mais il change en nature : il devient multiple, de longue durée ; peu à peu s’opère ce qui était impensable pendant les Trente glorieuses où la couverture du risque palliait le manque temporaire et accidentel de ressources causé par la rupture du lien salarial : la confusion entre le pauvre et le chômeur.

C’est dans ce contexte que la France expérimente, en 1988, le Revenu minimum d’insertion (RMI), qui voit l’insertion comme un objectif et non un préalable à l’aide. La loi de « lutte contre les exclusions » de 1998 instaure la Couverture maladie universelle (CMU) et consolide ainsi le socle de droits sociaux accordés aux exclus du marché du travail.

Le problème, selon l’auteur, est que les politiques d’insertion ont « enfermé » les plus démunis dans des dispositifs toujours plus spécifiques, conduisant à la création d’un véritable « statut de pauvre ».

L’extension du statut du pauvre

C’est à l’extension de ce « statut » et à son rejet par une part croissante de la population que l’auteur s’intéresse dans une deuxième partie. Nicolas Duvoux commence par pointer un paradoxe : les « assistés », qui sont pourtant selon ses mots « les victimes de l’ordre social nouveau », finissent par être considérés comme des « privilégiés », alternativement décrits comme des profiteurs et comme des fraudeurs. Ces discours de stigmatisation s’inscrivent dans un contexte de frustration sociale, marqué par la fragmentation du travail, la multiplication des « petits boulots », le développement du travail intérimaire et du temps partiel, surtout chez les femmes et dans certains secteurs (hôtellerie, restauration, commerce, nettoyage), et par « l’institutionnalisation » d’un « précariat » à travers une succession de lois créant des statuts précaires et peu valorisés (« travaux d’utilité collective » en 1986, « contrat unique d’insertion » et « contrats emploi solidarité » dans les années 1990). Il en découle un ressentiment généralisé, en particulier chez les catégories trop modestes pour appartenir aux classes moyennes mais trop riches, parfois de quelques euros, pour toucher les prestations sociales. Celles-ci, selon l’auteur, mettent en place des stratégies de distinction par rapport aux classes « d’assistés » à qui elles imputent les causes de leur souffrance sociale. Ce discours est devenu d’autant plus répandu au seuil des années 2000 qu’ont été publiés les premiers bilans, mitigés, du RMI et révélées les fraudes aux aides sociales. Il en a découlé une suspicion croissante non seulement à l’égard du RMI en lui-même, vu comme un gaspillage, mais aussi à l’égard des allocataires dont on a remis en cause la volonté réelle à s’insérer. La récupération politique de ce ressentiment n’a pas tardé : pour l’auteur, il est payant électoralement de monter les classes populaires salariées contre les assistés, que l’on dépeint comme réfractaires à la « valeur travail ». Or la « mise au travail » présente elle-même son lot d’écueils, que Nicolas Duvoux analyse dans un troisième chapitre.

La mise au travail : une « défaillance individuelle »

Face aux abus de certains bénéficiaires du RMI, s’est de plus en plus développée l’idée selon laquelle la pauvreté était due à une « défaillance individuelle » et non à un « dysfonctionnement social ». Les politiques mises en place en France à partir des années 2000 ont alors eu pour but de responsabiliser l’individu, en l’incitant à travailler. Le workfare (« mise au travail des pauvres ») a succédé au welfare (« l’État de bien-être collectif »); la mesure la plus illustrative de cette évolution a été le remplacement du RMI par le RSA (Revenu de Solidarité Active), qui « part du principe que toute activité, même un travail d’une heure, vaut mieux que pas d’activité du tout ». Cette nouvelle allocation devait répondre à la mauvaise articulation, dans le cadre du RMI, de l’assistance avec le marché du travail. Pour mieux expliquer cette réforme, l’auteur revient d’abord sur un exemple britannique de l’histoire sociale de la fin du XVIIIème siècle. Alors qu’assistance et emploi sont classiquement vus comme incompatibles, opposition appuyée par la théorie du chômage volontaire selon laquelle l’assistance pousse les individus à ne pas travailler, des magistrats de Speenhamland, dans le Berkshire, ont adopté une allocation de secours attribuée à tous ceux qui en auraient besoin, travailleurs ou pas, effaçant ainsi toute différence entre « les « bons » pauvres méritants et les « mauvais » pauvres paresseux ». Ce système de complément salarial aurait permis de stabiliser le marché du travail, en rassurant à la fois l’ouvrier et le propriétaire terrien. Mais cela n’a pas été l’avis de tous, et les critiques de l’allowance system (système des secours) ne se sont pas fait attendre, dont celle consistant à soutenir que le droit à l’assistance encourageait l’inactivité et l’appauvrissement, perturbant de surcroît le marché du travail. La New Poor Law (nouvelle loi sur les pauvres) de 1834 met donc fin à cette expérience. C’est également la théorie du chômage volontaire qui a incité, dans la plupart des pays développés, durant les décennies 1990 et 2000, les mesures « d’activation » des dépenses pour l’emploi (« mobilisation des dépenses de lutte contre le chômage en faveur d’actions de réinsertion sur le marché du travail plutôt qu’une simple indemnisation (dite « passive ») des chômeurs », La Documentation française), substituant l’assurance par l’assistance. Toutefois, pour Nicolas Duvoux, ce passage, concluant dans les pays scandinaves ou anglo-saxons, n’a pas été assez bien mené en France, pénalisant à double titre les assistés. D’un côté, les postes qui leur sont proposés sont trop précaires, et de l’autre, ils doivent, pour obtenir une aide, avoir exercé un emploi continu et stable « pendant 24 mois sur les trois dernières années ». Pourtant, leur insertion dans le marché du travail était justement l’objectif premier du RSA, auquel avait échoué le RMI étant donné que les individus ne pouvaient pas cumuler l’assistance et le revenu du travail. Adopté le 1er décembre 2008 et entré en vigueur le 1er juin 2009, le RSA comprend l’ancien RMI (devenu « RSA socle ») et l’ancienne allocation de parent isolé (API), ainsi qu’une nouvelle composante : le « RSA activité », un complément de revenu attribué aux travailleurs auxquels le salaire ne suffit pas, afin d’inciter les personnes à prendre un emploi, en creusant la différence entre la situation du salarié et la situation du chômeur. Bien que ce nouveau système de protection sociale ait eu des répercussions positives sur la réduction de la pauvreté en France, Nicolas Duvoux considère qu’il n’est toujours pas suffisant, en raison de trois limites. Premièrement, encore trop de personnes dans le besoin ne perçoivent pas le RSA, certaines parce qu’elles n’en font pas la demande (pour le « RSA activité », le taux de non-recours parmi les allocataires potentiels est de deux-tiers, pour le « RSA socle », il est de 30%), d’autres parce que leur demande est refusée, à cause de conditions d’éligibilité jugées trop contraignantes (notamment pour les jeunes). Deuxièmement, le RSA crée une situation de dépendance des allocataires envers l’institution. Troisièmement, ces derniers peinent à trouver des emplois stables eu égard à la situation actuelle du marché du travail. L’auteur propose alors, dans un quatrième et dernier chapitre, sept solutions afin que l’autonomie individuelle ne soit plus seulement synonyme de responsabilisation des individus, et donc l’assistance vécue comme une humiliation, mais qu’elle soit, au contraire, réintégrée dans la solidarité.

Sept solutions pour « réinventer la solidarité »

Nicolas Duvoux estime que pour garantir l’autonomie individuelle, il ne suffit pas de se préoccuper de la réinsertion sur le marché du travail. Il faut, pour commencer, penser la protection sociale de manière plus globale, « réinventer la solidarité », ne pas s’intéresser seulement au symptôme, la pauvreté, mais également aux causes, que sont les inégalités et l’organisation sociale. Pour cela, il suggère, en premier lieu, d’augmenter le montant des aides accordées, notamment celui du « RSA socle ». Ensuite, pour lutter contre les discriminations, qui touchent principalement les jeunes et les minorités ethniques, il propose de fonder le droit à l’assistance sur la citoyenneté (le seul fait d’être citoyen français devrait permettre d’accéder à un socle d’aides sociales), et non uniquement sur des besoins spécifiques (comme le chômage, la vieillesse ou la maladie). En clair, sa seconde solution consiste à adopter un système de protection sociale universel qui stigmatiserait moins les bénéficiaires. Bien entendu, les personnes touchées par des difficultés spécifiques auraient droit à des prestations plus élevées. La simplification des démarches à suivre pour bénéficier des allocations, dont la complexité décourage souvent les allocataires potentiels de les entreprendre, participe également à la lutte contre les inégalités. En effet, parmi ses idées, Nicolas Duvoux avance la possibilité d’une prime pour l’emploi qui serait versée directement, « sans qu’il soit besoin d’en faire la demande », ce qui serait un moyen de lutter contre les non-recours. En ce qui concerne le financement de ces mesures, Nicolas Duvoux rappelle que, « aussi surprenant que cela puisse paraître, s’il est un domaine de l’action publique où les responsables ont parfois des difficultés à dépenser l’argent qui leur est octroyé, c’est la lutte contre la pauvreté », les nombreux non-recours laissant une grande partie de l’argent prévu aux aides non distribuée. De même plaide-t-il pour une meilleure redistribution des richesses au sein de la société française, notamment par l’impôt, de sorte à réduire, une fois encore, les inégalités. Par ailleurs, l’assistance ne doit pas être l’unique solution envisageable. Il faut agir plus en amont, sur la cause de la pauvreté. A cette fin, l’auteur préconise « une indemnisation du chômage qui évite de tomber dans l’assistance », et, sur le modèle des pays nordiques, la mise en place de la flexisécurité. Enfin, pour améliorer la réinsertion des personnes, peu suivies et mal accompagnées, sur le marché du travail, Nicolas Duvoux plaide pour une revalorisation des travailleurs sociaux, par la reconnaissance de leurs qualifications et le développement de formations universitaires, auxquels il ajoute l’importance de l’éducation, des investissements dans la recherche et l’innovation et la nécessité de construire plus de logements sociaux.

Aller au-delà d’une nouvelle solidarité

Si Nicolas Duvoux a le mérite de mettre en lumière deux paradoxes majeurs du système de protection social français -d’une part la banalisation de la pauvreté, en dépit d’une multiplication de mesures d’assistance et de promotion de l’intégration (au travers du RMI, puis du RSA), d’autre part le non-recours par les allocataires aux aides auxquelles ils ont pourtant droit, pour éviter d’être catalogués comme des « profiteurs »-, son essai, dans lequel il appelle à (ré)inventer une nouvelle solidarité, se révèle globalement peu convaincant. Ainsi, l’ouvrage regorge de passages où il est difficile de saisir distinctement les propos de l’auteur, comme lorsqu’il écrit que « Fin 2010, seuls 31% des allocataires du RSA sans emploi étaient inscrits à Pôle Emploi, en dépit des efforts réalisés ces dernières années, souvent malgré la volonté des personnes elles-mêmes, à qui des dispenses sont accordées, notamment sur critères d’âge, pour faire baisser les chiffres des inscriptions(sans parler des radiations). » (chapitre 3, p.72)

Il est vrai que la longueur du livre, 112 pages, ne permettait pas à Nicolas Duvoux de s’adonner à une analyse des plus rigoureuses de chacun des points développés. Il est toutefois regrettable ou plutôt il aurait été intéressant de mettre davantage l’accent sur, par exemple, la souffrance éprouvée par les individus étiquetés comme des « assistés », des « bons à rien ». La question aurait d’autant plus méritée d’être creusée que Nicolas Duvoux fonde cette stigmatisation sur le ressentiment, notion que le sociologue Robert Castel (1933-2013), cher à l’auteur, définit comme « un mélange d’envie et de mépris qui joue sur un différentiel de proximité sociale et attribue la responsabilité du malheur que l’on subit sur les catégories placées juste au-dessus de soi sur l’échelle sociale. » (L’insécurité sociale : qu’est-ce qu’être protégé ?, p 51, Édition du Seuil, 2003) Dit autrement, le ressentiment est le mécanisme par lequel on va projeter sur le très proche la responsabilité du tort que l’on subit. Le ressentiment dans son acception actuelle est une catégorie réactive, une mise à distance radicale de l’« assisté », liée à la peur de se trouver à son tour, à tout moment, dans une condition similaire.

Dans son vibrant discours prononcé le 11 septembre 2012 à la Paulskirche de Francfort-sur-le-Main, lors de la réception du prix Adorno, Judith Butler abordait justement le sujet de la précarité, et de la souffrance qui va avec, d’une manière peut-être plus satisfaisante que Nicolas Duvoux, en reprenant une interrogation fondamentale de la morale, posée en son temps par Theodore Adorno dans Minima Moralia (1944) : « comment mener une vie bonne dans une vie mauvaise ? ». S’écartant d’une vision de la « vie bonne » qui ferait référence au « bien-être économique, à la prospérité, ou même à la sécurité », dans la mesure où le « bien-être économique, la prospérité, ou même la sécurité » ne sont pas systématiquement gage d’une « vie bonne », Butler emprunte une voie qui « réconcilie « la vie bonne » avec d’autres valeurs normatives ». Une « vie bonne » est alors dans son esprit une vie considérée, préservée, dont la mort sera pleurée :

« La raison pour laquelle quelqu’un ne sera pas pleuré, ou a déjà été jugé comme n’ayant pas à être pleuré réside dans l’inexistence d’une structure d’appui susceptible de soutenir à l’avenir cette vie, ce qui implique qu’elle est dévaluée, qu’elle ne mérite pas d’être soutenue et protégée en tant que vie par les systèmes de valeur dominants. L’avenir même de ma vie dépend de cette condition de soutien. Si donc je ne suis pas soutenu, alors ma vie est jugée faible, précaire, et en ce sens indigne d’être protégée de la blessure ou de la perte, et est donc une vie qui n’est pas digne d’être pleurée. Si seule une vie digne d’être pleurée peut être considérée, et considérée à travers le temps, alors seule une vie digne d’être pleurée pourra bénéficier d’un soutien social et économique, d’un logement, de soins médicaux, d’un emploi, de la liberté d’expression politique, de formes de reconnaissance sociale, et d’une capacité de participation active à la vie publique. On doit, pour ainsi dire, être digne d’être pleuré avant d’être perdu, avant que se pose la question d’être négligé ou abandonné et on doit être capable de vivre une vie en sachant que la perte de cette vie que je suis serait déplorée, et donc que toute mesure sera prise afin de prévenir cette perte. »

En définitive, le constat désabusé fait par Isabelle Maurer face aux promesses non tenues des politiques, de même que la poussée spectaculaire ces derniers mois du FN, sont autant de signaux de la nécessité qu’il y a à s’atteler au plus vite, ensemble, non à une distribution identique de la vulnérabilité entre les êtres qui composent chaque société, mais plutôt à la production de ce que Judith Butler  appelle « les conditions d’une vie vivable ».


Victor SERRE

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/10/13/la-vie-bonne-a-lage-de-la-precarite/ © Bulles de Savoir

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