L’adoption internationale : une histoire de rencontres et de métissages

Download PDF

Aujourd’hui dans les pays occidentaux, la grande majorité des adoptions concerne l’adoption internationale. En 2012 en France, 1569 enfants ont été adoptés à l’étranger. 30% de ces enfants avait plus de 5 ans et plus de la moitié d’entre eux étaient dits « enfants à besoins spécifiques » c’est-à-dire souffrant d’une maladie ou d’un handicap ou bien ayant connu des conditions de vie pré-adoptives difficiles voire traumatiques. Chaque année, la France est parmi les premiers pays d’accueil dans le monde, derrière les États-Unis, l’Italie et l’Espagne (Ministère des affaires étrangères, 2012).

Mais l’adoption internationale ne peut pas se réduire à ces quelques chiffres ; il s’agit avant tout d’une rencontre ; à la fois d’une rencontre entre deux filiations et entre deux histoires, mais également de la rencontre de deux mondes et de deux cultures. C’est dans cet entre-deux que l’enfant adopté à l’international devra tisser son identité, nécessairement métissée.

La double-filiation de l’enfant adopté

Le principe même de l’adoption répond à une double demande. On souhaite d’une part protéger un enfant et lui offrir l’opportunité de « grandir dans un milieu familial, dans un climat de bonheur, d’amour et de compréhension » tel que le stipule la convention de La Haye relative à la protection des enfants et la coopération en matière d’adoption internationale (conférence de La Haye de droit international privé, 1994). D’autre part, on permet à un couple ou à une personne célibataire de devenir parent(s), de « faire famille », de construire un lien filiatif entre deux personnes étrangères l’une à l’autre.

En effet, la filiation se fonde sur un trépied biologique, juridique et psychique (Guyotat et al, 1980). Or dans le cas de l’adoption, il y a double filiation, et plus précisément double filiation non simultanée, c’est-à-dire qu’on assiste au passage d’une filiation à une autre, les « donneurs de corps » ne seront pas les « donneurs de leçons ». Ce passage s’effectue selon des logiques différentes selon qu’il s’agisse, en ce qui concerne la France, d’adoption plénière ou d’adoption simple. L’adoption plénière répond à une logique de substitution (Cadoret, 2012), les parents biologiques renoncent à leur filiation, il y a rupture des liens entre l’enfant et sa famille d’origine. La première filiation est comme effacée et l’enfant s’inscrit complètement dans sa nouvelle filiation, apparaissant comme « né(e) de… » dans le livret de la famille adoptive. Cette adoption est irrévocable. Dans l’adoption simple, il s’agit davantage d’une logique de continuité (Ibid). L’enfant conserve des liens avec sa première filiation, il a la possibilité de garder le nom de famille et la nationalité. Il garde également les droits héréditaires. Cette adoption est révocable.

La rencontre de deux histoires

Quelle que soit la modalité d’adoption choisie, l’enfant adopté vient d’ailleurs et porte en lui sa propre histoire. Plus que l’âge au moment de l’adoption, on sait maintenant que ce sont les conditions de vie avant l’adoption qui impactent, plus ou moins directement, sur le développement de l’enfant. Il s’agit bien sûr des facteurs génétiques, prénataux et périnataux mais également des interactions précoces de l’enfant, avec sa famille de naissance ou en institution. Ces points spécifiques sont toujours recherchés lors de nos consultations : « si l’enfant a été placé en institution, à quel âge ? Pendant combien de temps ? Comment se passaient les repas et combien y en avait-il par jour ? L’enfant était-il seul ou avec d’autres enfants dans son lit ou dans la pièce où il dormait ? Qui s’occupait de lui, y avait-il des personnes référentes pour l’enfant ? Était-il souvent porté ? Dans quelle langue lui parlait-on ? » (Harf et al, 2013a). En effet, des enfants ayant effectué des séjours dans un orphelinat avec peu de moyens, humains et matériels, peuvent présenter des signes de carences affectives (Fortineau-Guillorit, 2005) et un attachement de type insécure (Guedeney & Dubucq-Green, 2005), tout comme ceux ayant vécu dès les premiers mois de leurs vie des maltraitances, de la négligence ou des soins inadéquats. Selon Winnicott (1954), dans ces situations d’adoption aux interactions précoces défaillantes, les parents se retrouvent ainsi en position de thérapeutes de leurs enfants et doivent leur procurer des soins comme s’il s’agissait d’enfants bien plus jeunes. A cette histoire précédant l’adoption s’ajoute la potentielle blessure narcissique, le ressenti douloureux, de l’abandon initial.

De même, l’histoire de l’enfant va rencontrer, se confronter à l’histoire parentale, celle du couple, celle des mandats transgénérationnels de chacun, celle qui a fondé leurs représentations de ce qu’est être parents. À cela s’ajoute l’histoire de l’adoption, des événements qui ont mené le couple ou la personne célibataire à prendre cette décision (désir ancien d’adoption, volonté d’aider un enfant, histoire de maladie ou de stérilité, échecs des procréations médicalement assistées, homoparentalité….) et du parcours de l’adoption en tant que tel, parcours long, souvent laborieux et parfois traumatique. En effet, Harf et al (2013b) ont exploré le vécu des parents lors de la première rencontre avec leur enfant dans le contexte d’adoptions internationales. Au-delà de la richesse des émotions rapportée, les résultats de cette étude interrogent également sur la dimension traumatique de cette rencontre, les parents rapportant des moments de solitude et d’anxiété, des images choquantes des conditions de vie de l’enfant, un manque de préparation et d’informations au sujet de l’enfant, des préoccupations concernant la santé de l’enfant et son corps ou encore une inquiétude vis-à-vis des réactions de l’enfant.

Que ce soit dans le cadre de l’adoption ou non, l’arrivée d’un enfant dans une famille vient inéluctablement ébranler le système familial afin d’en permettre, la plupart du temps, une nouvelle organisation. En d’autres termes, tout enfant, adopté ou non, est un étranger qu’il va falloir justement adopter et qui doit, lui-aussi, adopter ses parents pour que se construise un lien filiatif durable fait de sentiments d’appartenance mutuel et réciproque. De plus, l’enfant adopté à l’étranger est porteur d’une altérité, dans son apparence, dans sa langue, son origine. En somme, comme l’écrit Golse (2012), l’enfant adopté à l’international est porteur d’une « double-étrangeté ». L’altérité s’inscrit alors au cœur des familles adoptives. Au sein même de l’intimité familiale, il s’agit donc d’intégrer cette altérité, de concilier ces deux mondes et ces deux cultures tout en construisant des liens de filiation durables.

La place de la culture d’origine de l’enfant adopté

Au sein de cette double-étrangeté, quelle place occupe dans cette rencontre et dans la construction de son identité la culture d’origine de l’enfant ? Cette question recoupe celle du « droit aux origines » des enfants adoptés, encore et toujours débattue. De nombreux psychiatres et psychanalystes français considèrent la question des origines et la réalité de l’histoire de l’enfant comme faisant écran aux difficultés que les parents rencontrent avec leur enfant ; cette raison extérieure aux conflits, issue d’une autre histoire, éviterait au couple d’élaborer sur leur parentalité (Levy-Soussan, 2002). De plus, pour ces auteurs, un intérêt trop important sur les origines et le maintien de liens avec la culture d’origine laisseraient l’enfant adopté en position d’étranger dans sa famille empêchant son inscription dans sa nouvelle filiation (Levy-Soussan, 2005).

Pourtant, l’altérité physique de l’enfant adopté oblige à intégrer la culture d’origine autant dans ses enjeux filiatifs qu’affiliatifs. D’une part, à partir de la différence physique entre l’enfant et ses parents, chacun doit se positionner par rapport à l’altérité de l’autre et reconnaître l’altérité en soi. Il s’agit de réfléchir et de confronter son histoire personnelle, ses croyances, sa culture c’est-à-dire sa grille de lecture du monde, mais aussi de clarifier ses représentations et ses préconstruits sur la culture de l’autre. D’autre part, le regard porté par la société du pays d’accueil vient prescrire une identité et une appartenance à l’enfant adopté, surtout au moment de l’adolescence. Les anthropologues parlent du phénomène d’éthnicisation (de Rudder, 1998) qui consiste à attribuer à une personne une appartenance à un groupe à partir de caractéristiques physiques, psychologiques ou culturelles considérées comme constitutives de ce groupe. L’enfant adopté à l’international se retrouve alors dans une situation paradoxale, que Lee (2003) nomme le « transracial adoption paradox », entre un sentiment d’appartenance à sa culture d’adoption et la prescription d’affiliation à sa culture de naissance, alors même que certains enfants et adolescents, adoptés à la naissance, n’en ont qu’une représentation abstraite, une trace se résumant à un prénom, un lieu ou une institution. En d’autres termes, les enfants adoptés à l’internationale peuvent être exposés à la discrimination et au racisme sans pour autant se sentir légitime au sein du groupe discriminé.

Aux États-Unis, se développent depuis plusieurs années le concept d’identité ethnique, en particulier chez les enfants adoptés. En effet, l’identité ethnique agirait comme facteur protecteur pour la construction de l’enfant adopté à l’international et, outre-Atlantique, on conseille aux parents adoptifs d’immerger les enfants adoptés dans l’environnement social de leur ethnie de naissance afin qu’ils puissent développer une identité positive (Basow & al, 2008). Bien sûr, le contexte historique et politique est différent et la question de l’identité ethnique aux États-Unis résonne avec l’histoire de l’esclavage, de la ségrégation et de la lutte pour les droits civiques bien loin de nos principes de laïcité et d’intégration républicaine ou de notre histoire coloniale et postcoloniale.

Aujourd’hui, dans un monde globalisé et en perpétuelles interactions, le concept d’identité ethnique est critiqué par de nombreux historiens apparaissant comme trop statique, trop catégoriel et trop réducteur (Pap Ndiaye, 2008).

Conclusion : le métissage de l’enfant adopté

L’enfant adopté est un migrant singulier. Le plus souvent, il est le seul dans sa famille à avoir effectué ce voyage d’un pays à un autre, d’une culture à une autre, d’une langue à une autre, d’un prénom à un autre…. Mais, comme tout migrant, l’enfant adopté est un métis, son voyage l’a conduit dans un autre monde. Cet autre monde aura une action sur lui autant que lui aura une action sur ce monde (Baubet et Moro, 2013). Tout comme pour les enfants migrants, l’identité de l’enfant adopté à l’international est à concevoir dans ses dimensions subjectives, intersubjectives et collectives, comme un phénomène dynamique de négociations, en perpétuel mouvement, toujours à renouveler dans la relation à l’autre, au croisement des processus de filiation et d’affiliation (Moro, 2010). L’identité de l’enfant adopté est, par essence, une identité métissée, c’est-à-dire multiple, complexe et subjective (Skandrani et al, 2012).

Les enfants adoptés doivent forger à partir des matériaux qui leur sont propres le destin de leurs adoptions, de leurs identités métissées. À l’intérieur d’eux, dialoguent plusieurs positions identitaires, plus ou moins près d’une culture, plus ou moins proche d’une langue, positions non figées en perpétuelle négociation. A l’adolescence, certains enfants adoptés vont s’affilier avec des enfants migrants de même origine et d’autres non, d’autres encore vont être en lien avec d’autres enfants adoptés. Certains vont choisir d’effectuer un voyage de retour sur leurs terres natales, voyage source de questionnements sur les origines, exacerbant le sentiment de dette vis-à-vis des parents adoptifs et le sentiment d’avoir été privilégié vis-à-vis des frères et sœurs biologiques ou des camarades d’orphelinat restés là-bas ; d’autres vont effectuer ce voyage à l’initiative de leurs parents, sans réussir à se l’approprier et sans en saisir la portée (Mazeaud, 2013).

Quoiqu’il en soit, il importe que chaque enfant adopté puisse cheminer sur cette voie du métissage, source de complexité et de confrontation entre deux filiations, deux histoires, deux pays, deux cultures mais également source de créativité et de découverte, pour construire au sein de ses filiations et de ses affiliations une altérité positive.

Plus qu’un « droit aux origines », il s’agira pour ces enfants d’avoir un « droit à l’histoire » (Delaisi de Parseval, 2002), d’avoir accès à tous les chapitres de leur histoire. Tout en cheminant, l’enfant adopté devra pouvoir, dans un dialogue avec sa famille adoptive et ses pairs, construire son récit propre, raconter et se raconter son histoire singulière et métissée.

Jordan SIBEONIMarie Rose MORO

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2013/10/24/ladoption-internationale-une-histoire-de-rencontres-et-de-metissages/ © Bulles de Savoir

Download PDF

Laisser un commentaire