Un regard sur la mafia

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La mafia compte sans nul doute au nombre des grands mythes régulateurs de nos sociétés modernes et des plus grands fantasmes collectifs de notre temps. Le mot nous est familier – au point d’avoir été mis à toutes les sauces, y compris pour désigner des situations ou des catégories professionnelles qui n’ont rien de criminel en soi – ; le phénomène nous parle et suscite un sentiment complexe d’attraction-répulsion ; chacun a sa petite idée, d’ailleurs souvent fausse ou réductrice, sur ce qu’est une mafia, la nature de ses activités, l’étendue de ses forfaits, le mode de vie de ses membres …

Une puissance d’évocation sans égale

A cette puissance d’évocation sans égale, on peut assigner plusieurs raisons :

1) le poids économique considérable des organisations criminelles, ce cocktail « détonnant » fait d’argent surabondant, de puissance et de violence, qui laisse rarement indifférent. Rappelons que les trois principales « familles » mafieuses d’Italie, à savoir la Camorra dans la région de Naples, la ‘Ndrangheta en Calabre et Cosa Nostra en Sicile, réalisent un chiffre d’affaire annuel estimé au minimum entre 120 et 150 milliards d’euros, soit 5 à 7 % du PIB du pays, mais certains experts estiment que ce serait plutôt de l’ordre de 10 à 15 %.

2) Les connexions tissées avec les milieux d’affaire mais aussi avec des représentants de la classe politique et des corps constitués, créant l’impression d’un « pouvoir occulte » impossible à combattre tant ses appuis sont ou seraient nombreux et ses ramifications redoutables.

3) L’extraordinaire capacité d’adaptation des communautés mafieuses, qui existent en Italie depuis un siècle et demi et qui ont traversé sans coup férir tous les régimes politiques, se sont acclimatées à différents types d’organisation économique et sociale, et ont résisté tant bien que mal aux assauts de la loi et des serviteurs de l’État de droit (non sans y laisser parfois bien des forces, des richesses et de la « crédibilité ») …

4) L’art consommé avec lequel elles gèrent les hommes, optimisent leurs actifs, diversifient leurs investissements, recyclent l’argent sale, noyautent les circuits financiers légaux, au point qu’on peut dire qu’elles font figure d’avant-garde d’un capitalisme déréglementé, archi-concurrentiel, intrinsèquement prédateur, mais profondément rationnel et mû par une rigueur managériale qui en fait un sujet d’étude universitaire, voire un modèle d’organisation enseigné dans les entreprises, non point certes pour son exemplarité éthique mais pour l’efficacité et la productivité de ses méthodes. La finalité première de toute mafia est le profit. Que ses activités soient légales (par ex. BTP, gestion des déchets, transports, paris sportifs …) ou non (drogue, traites d’êtres humains, trafics d’organes …), sa première maxime d’action s’appelle : business. Elle suit une logique économique qui, à cet égard, est celle de toutes les entreprises, même si elle est poussée à l’extrême et même si elle recourt à des moyens (intimidation, racket, extorsion, élimination physique des concurrents …) qui ne sont heureusement pas ceux d’une entreprise « normale ». Bref, l’économie criminelle représente un des maillons les plus forts du capitalisme globalisé.

5) Le cinéma, qui a forgé la « légende dorée » et parfaitement trompeuse des parrains virils au grand cœur et qui, depuis les années 20, a manifesté une tendresse particulière pour ce monde souvent représenté à l’écran comme étant peuplé de chevaliers bardés d’honneur et de principes alors que la mafia est d’abord et surtout, selon le mot du juge Falcone, « une organisation qui vit par le crime et pour le crime », aux méthodes expéditives et à la cruauté sans limites quand il en va de l’intérêt « supérieur » de ladite organisation.

Lutter contre les activités mafieuses

Mais force est de reconnaître que cette formidable puissance de mort et de prédation au cœur de la civilisation a suscité en retour d’extraordinaires réactions de la part de policiers, de magistrats, de journalistes, d’élus politiques (il en existe beaucoup d’intègres en Italie !), d’hommes d’église, de simples citoyens et citoyennes (les femmes sont souvent à l’avant-poste de cette cause), qui ont lutté avec courage et constance, parfois au péril de leur vie, pour que le droit et la justice l’emportent sur le règne de l’illégalité, sur le sang, l’iniquité et l’accaparement du bien commun au profit d’un petit nombre.

L’antimafia est devenue un mouvement qui compte dans l’opinion publique italienne et européenne. Citons par exemple l’ONG Libera, qui regroupe 1 600 associations italiennes, l’association Addiopizzo contre le racket, ou le réseau européen contre la criminalité transnationale FLARE (Freedom Liberty and Rights in Europe), animé notamment par le spécialiste français de la mafia Fabrice Rizzoli. Le mouvement Libera joue un vrai rôle dans la lutte contre les activités mafieuses. Il faut rappeler à cet égard que la loi italienne permet de confisquer les biens de personnes suspectées d’association mafieuse (en vertu de la loi déjà ancienne dite Rognoni – La Torre) ou de dissoudre les conseils municipaux infiltrés par des représentants d’organisation criminelles.

Giovani FalconeLa mort du juge Falcone en mai 1992, puis celle d’un autre magistrat emblématique, son ami d’enfance Paolo Borsellino, en juillet de la même année, ont marqué un tournant. Ces tragédies, qui eurent un retentissement mondial, provoquèrent un retournement de l’opinion italienne. Ces deux martyrs de la mafia sicilienne qui avaient porté des coups terribles à Cosa Nostra sont devenus à juste titre des icônes, des héros des temps modernes partis en guerre contre l’hydre mafieuse avec le glaive de la loi. Ils ont fait école. Le livre que j’ai consacré à Giovanni Falcone, le premier en langue française, rend hommage à ce combat qui demeure plus actuel que jamais.

Je terminerai ce propos par deux citations de Falcone. Il disait : « La mafia est intelligente, habile et rapide. Ma crainte est qu’elle n’ait toujours une longueur d’avance sur nous ». Mais il ajoutait : « Comme tous les phénomènes humains, elle a eu un commencement et elle aura une fin. »

David BRUNAT

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/04/04/un-regard-sur-la-mafia/ © Bulles de Savoir

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Commentaires

  1. Eiffel

    Juste une petite remarque: Bien que la mafia s’introduit dans de nombreuses activités pour des raisons purement financières, ce n’est pas toujours le cas. Si la mafia investit souvent dans certaines activités économiques légales cela tient aussi à un objectif de contrôle social. Par exemple, la mafia est souvent implanté dans des activités fortement pourvoyeuses d’emplois afin de maintenir sous sa coupe la société locale dans laquelle elle vit.

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