L’Europe a besoin de migrants aujourd’hui et demain

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La migration est au cœur de l’histoire humaine. Depuis le début de son évolution, l’homme s’est toujours déplacé pour améliorer sa condition de vie. La migration fait aussi partie intégrante de notre système économique qui implique une liberté de circulation des facteurs de production et donc des travailleurs. Mais cette dernière liberté est entravée par les frontières, les nationalités et par la représentation que les peuples ont de « l’étranger » inconnu.

Dans l’imaginaire des populations des pays d’accueil, il y a une représentation très négative du migrant originaire des pays les moins développés. L’image caricaturale qui est souvent véhiculée est celle de l’étranger pauvre, peu qualifié, acceptant des emplois très faiblement rémunérés et qui est ainsi responsable d’une partie du chômage des natifs. On le présente aussi comme une personne qui pèse négativement sur les finances publiques du pays d’accueil en profitant des prestations sociales.

Cette vision est une somme d’idées reçues qui sont démenties par tous les experts et les études économiques.

Des contre-vérités sur l’immigration à démentir

Tout d’abord, les pays européens ne reçoivent pas toute la « misère du monde » puisque les immigrés sont plutôt originaires de pays à revenu intermédiaire et appartiennent à la classe moyenne. Les familles les plus pauvres ne sont pas en mesure de mobiliser les ressources nécessaires pour le départ d’un migrant. Le taux d’expatriation des pays les plus pauvres est trois fois plus faible (0,4%) que celui des nations à revenu intermédiaire (1,5%), compte tenu du coût élevé de la migration. Les régions de départ sont souvent très localisées, elles ne sont pas forcément les plus pauvres du pays d’émigration. On cite souvent l’exemple des Maliens en France qui sont aux deux tiers originaires de la région de Kayes qui n’est pas plus pauvre que les autres régions du Mali, ou bien des premiers migrants chinois provenant en grande majorité de la ville de Wenzhou.

Les diasporas, installées dans les pays d’accueil, mettent en place de véritables réseaux d’information sur les conditions d’accueil et les emplois disponibles. Ainsi, le coût psychologique de la migration et de l’intégration est atténué pour les immigrés qui peuvent bénéficier de ces diasporas. Les anciennes colonies des pays européens restent de ce fait les principales régions dont sont originaires les migrants en Europe.

La diversification du niveau de qualification est semblable à celle des pays d’origine. Les cohortes d’ouvriers étrangers peu qualifiés que les entreprises françaises allaient recruter dans les anciennes colonies appartiennent à l’histoire des années cinquante et soixante. Depuis la fermeture des frontières, décrétée après la crise des années soixante-dix, ce modèle « fordiste » d’immigration n’existe plus et a été remplacé par des stratégies individuelles de migrants. Dans ce nouveau contexte, les plus qualifiés ont le meilleur accès aux ressources, aux réseaux et aux opportunités d’emploi.

Sur la dernière décennie, entre 2000 et 2010, le nombre de migrants diplômés du supérieur a augmenté de 28% contre seulement de 11% pour les diplômés du primaire. Les pays développés ayant une politique d’immigration sélective, comme l’Amérique du Nord et l’Australie, ont concentré une grande partie de ces migrants, avec des taux de croissance deux à trois fois plus élevés. Mais l’Europe et la France arrivent aussi à attirer ces migrants qualifiés : la progression de 75% en France entre 2000 et 2010 est due aux étudiants étrangers, qui représentent près d’un tiers des flux entrants en France, et aux migrants européens.

Les nationalités d’origine et les niveaux de qualification deviennent de plus en plus divers, du fait de la complexité des stratégies individuelles des migrants. Il reste que la raison principale de l’émigration demeure l’amélioration des conditions de vie, et le migrant est, pour cela, souvent attiré par les pays en croissance offrant les meilleures opportunités d’emploi. L’Europe du Sud a connu une forte immigration au début des années 2000, grâce à une croissance dopée par le secteur du bâtiment. En Espagne et en Italie, les flux migratoires ont été cinq à sept fois supérieurs aux flux français entre 2000 et 2006, mais l’éclatement de la bulle immobilière a provoqué depuis de nombreux retours.

La migration tient ce rôle d’ajustement du marché du travail aux cycles des économies car les migrants travaillent souvent dans des secteurs très exposés comme le bâtiment, la restauration. Ils ont aussi des emplois précaires, quand ils ne sont pas clandestins. La probabilité pour un immigré non communautaire d’être intérimaire est deux fois supérieure à un non immigré en France, et ils sont aussi deux fois plus touchés par le chômage.

Ce rôle d’ajustement que peut tenir la migration est paradoxal avec la pénurie de main d’œuvre qui existe déjà en Europe et qui sera encore plus élevé dans dix à vingt ans. Si aujourd’hui, les emplois manquent, demain ce seront les travailleurs. Les migrants occupent aujourd’hui des emplois qui sont souvent différents de ceux occupés par les natifs. Ces emplois sont concentrés dans des secteurs où il y a déjà une pénurie de main d’œuvre qui sera plus critique à l’avenir, à cause d’une population européenne vieillissante.

Le fantasme de la concurrence acharnée et déloyale sur le marché du travail entre les natifs et les immigrés est contredit par toutes les études économiques réalisées en France comme dans les autres pays d’accueil (voir pour une synthèse J. Oudinet, « Immigration et marché du travail », dans Les nouvelles migrations dirigé par EM. Mouhoud, Universalis, 2005). Cette concurrence est relativement faible et, de ce fait, les immigrés prennent peu l’emploi des natifs européens, et ne tendent pas non plus à faire baisser leurs revenus. La concurrence salariale touche plutôt les anciennes vagues d’immigrants ayant le même type de métier et de qualification.

Deux raisons principales expliquent la faible concurrence entre les immigrés et les natifs. Tout d’abord, en consommant en France, les immigrés accroissent la demande et donc l’emploi dans le pays d’accueil. Ces emplois sont soit directement créés par les immigrés (comme des commerces, de l’artisanat), soit indirectement liés à l’augmentation de la population (comme dans les services des administrations, les écoles…). La migration a un effet multiplicateur engendré par la demande.

La seconde raison est que le marché du travail est segmenté, et que les migrants sont surreprésentés dans des emplois difficiles, précaires et mal payés, que l’on trouve dans les secteurs du bâtiment, de la restauration, des services aux entreprises, comme la sécurité et le nettoyage, ou des services aux personnes. En France, la part des immigrés dans ces secteurs oscille entre un cinquième et un tiers. Les emplois qualifiés mais qui sont difficiles, comme les services d’urgence dans les hôpitaux, sont aussi occupés par des migrants. Les natifs européens délaissent ces postes et leur préfèrent les emplois mieux rémunérés qui ont été créés dans les services. Ce déplacement des natifs français vers le secteur des services leur a permis d’accroître leurs revenus de 3% entre 1962 et 1999.

Enfin, l’impact de l’immigration sur les finances publiques n’est pas négatif dans la grande majorité des études réalisées dans les pays d’accueil (pour une synthèse, voir Chojnicki, Ragot op cit). Au contraire, les immigrés rapportent plus de taxes qu’ils ne coûtent. Le solde est positif pour la France en 2005, et atteint entre quatre et douze milliards, soit jusqu’à 0,5% du PIB. La contribution des migrants peut même atteindre 1% du PIB dans les pays comme l’Allemagne ou l’Espagne où la population est plus vieillissante qu’en France.

Pourtant, un immigré paie, en moyenne, un peu moins de taxes qu’un autochtone, car il a des revenus et une consommation moindres. Il reçoit aussi un peu plus d’allocations. De ce fait, sa contribution moyenne nette, taxes payées moins allocations reçues, est inférieure de 20% à celle d’un natif français de 35 ans. Mais ce constat individuel est compensé au niveau de la contribution globale par le fait que les étrangers sont surreprésentés dans les classes d’âge actif qui sont les seules classes à contribuer positivement aux finances publiques. En France, 70% des immigrés ont entre 20 et 60 ans, contre seulement 53% des natifs.

Aujourd’hui les migrants sont donc indispensables pour faire tourner l’économie du pays d’accueil, car en leur absence des secteurs entiers seraient paralysés, mais demain dans une Europe vieillissante le besoin de migration sera encore plus important.

Un besoin d’immigration pour l’Europe de demain

La population entre 15 et 65 ans a commencé à diminuer en Europe de l’Ouest à partir de 2011. Et comme dans le même temps, il y a un allongement de la durée de la vie sans précédent (tous les quatre ans, l’espérance de vie augmente d’un an), le problème du financement des retraites devient crucial. Ainsi en France, le rapport entre le nombre d’inactifs de plus de 65 ans et le nombre d’actifs (que l’on appelle ratio de dépendance) qui est actuellement de 25% atteindra 45% un peu après 2040. Cela veut dire que le financement d’une retraite actuellement réparti entre quatre actifs, sera supporté par seulement 2,2 actifs en 2040.

Une des solutions pour alléger le fardeau de la cotisation serait d’augmenter le nombre d’actifs avec une immigration « de remplacement ». L’immigration à elle seule ne peut maintenir un ratio de dépendance constant, mais elle pourrait réduire les cotisations futures. Avec un flux migratoire à un niveau équivalent à celui des années soixante, l’augmentation des cotisations serait réduite d’un tiers à l’horizon 2050 (Chojnicki, Ragot, On entend dire que…l’immigration coûte cher à la France ? ed Eyrolles, 2012).

On voit bien que, une à une, ces idées reçues sur l’image négative du migrant sont démontées par la majorité des experts et des études économiques, mais cela n’est pas suffisant pour casser ces mythes. Il faut aussi insister sur tous les aspects positifs, en particulier à long terme, de l’immigration.

L’immigration renouvelle et accroît la population du pays d’accueil, et par conséquent sa croissance. Les modèles macroéconomiques internationaux permettent de mesurer l’apport des flux migratoires sur l’emploi, l’investissement et la productivité. Pour les quatorze pays de destination de l’OCDE, le supplément de 1% de population a permis une croissance de 1% du PIB entre 1980 et 2005.

Une projection à l’horizon 2030 de modèles internationaux montre aussi que les pays d’accueil européens seront largement perdants s’ils continuent une politique d’immigration restrictive qui affaiblit les perspectives d’une reprise durable de la demande. Il faut que les gouvernements aient le courage de mettre en place des politiques d’immigration plus ouvertes et proactives (Oudinet and al, International Migration by 2030, Foresight, 2014).

Pour le très long terme, les modèles théoriques montrent l’importance de l’accumulation et du partage des connaissances pour induire une croissance, que l’on nomme endogène. Pour accueillir les nouvelles populations, le développement des équipements des entreprises et des institutions publiques induit une accumulation de capital qui se traduit à long terme par une augmentation de la productivité. Sur la période 1960-2006, l’apport de 1% de population a accru la productivité de 0,5% aux États-Unis.

On acquiert plus d’expérience au contact d’une personne qui a des connaissances différentes des nôtres. Les migrants, en partageant leurs compétences acquises dans leur pays d’origine, améliorent ainsi l’efficacité du travail. Leurs aptitudes sont d’autant plus fortes qu’ils sont plus souvent sur-qualifiés que les natifs (deux fois plus en France selon une étude de l’INSEE). Ayant moins à perdre, ils sont souvent plus entreprenants. En France, les immigrés s’investissent deux fois plus que les autochtones dans la création d’entreprise. Le partage et l’esprit d’innovation se retrouve aussi aux États-Unis où le taux de dépôt de brevet d’un migrant est le double d’un natif. Entre 1950 et 2000, l’augmentation d’immigrés diplômés a donné un coup de fouet à l’innovation avec une hausse de 15 % du nombre de brevets.

La diversité des origines pour une auto-organisation de la société plus efficace

« … L’auto-organisation d’une collectivité collaborant de manière harmonieuse et efficace à son bien commun dépend, pour une part importante, de la diversité de réponses de ses membres à leur environnement, de la diversité de leur talents, de leurs goûts, et de leur intérêt pour le monde qui les entoure. ». Cette phrase de Jean-Claude Ameisen (Sur les épaules de Darwin, 2013) illustre ma conclusion, et pourtant elle ne concerne pas les collectivités humaines mais celles des abeilles !

Cela peut sembler audacieux de comparer les sociétés humaines aux sociétés d’abeilles mais il faut garder en mémoire que ces dernières évoluent sur terre depuis plus de cent millions d’années alors que les hommes n’ont que trois millions d’années de présence.

Les premières abeilles étaient des espèces monogénétiques et ont évolué vers des espèces bien plus diverses génétiquement. Les espèces peu diversifiées ont disparu au cours de l’évolution, mais ce n’est pas seulement à cause d’une moins grande résistance aux virus, mais surtout car elles étaient moins efficaces dans leur travail collectif. Les membres des espèces très diversifiées génétiquement ont des réactions différentes à la température, à l’environnement, s’organisent plus facilement dans la division collective du travail d’une ruche, vont butiner bien plus d’espèces différentes de fleurs et peuvent ainsi réagir à l’absence accidentelle de l’une d’entre elles.

La diversité génétique a joué un rôle majeur dans la remarquable complémentarité et la qualité du travail collectif des sociétés d’abeilles et sur leur capacité à survivre. Les sociétés humaines devraient s’en inspirer.

Joël OUDINET

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/04/07/leurope-a-besoin-de-migrants-aujourdhui-et-demain-2/ © Bulles de Savoir

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