Réengager l’artiste dégagé. Études sur Pierre Desproges

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Ouvrage de référence : Florence MERCIER-LECA et Anne-Marie PAILLET (dir.), Je suis un artiste dégagé. Pierre Desproges : l’humour, le style, l’humanisme, Éditions Rue d’Ulm, 22 mai 2014, 168 p.

Pierre DesprogesTout amateur de Desproges s’est certainement posé nombre de questions, auxquelles le volume tout récemment publié rue d’Ulm sous le titre Je suis un artiste dégagé. Pierre Desproges : l’humour, le style, l’humanisme se propose de répondre. Fruit d’une journée d’étude organisée par l’École normale supérieure et la Sorbonne, il examine les aspects multiples du « cas Desproges ». L’humoriste français Pierre Desproges (1939-1988) lançait aux spectateurs et aux lecteurs un réel défi de décryptage. Cet artisan de la langue, qui s’en prend aux nantis comme aux citoyens ordinaires, n’est pas facile à classer selon les schémas de pensée traditionnels qui font souvent de lui un homme de droite ou un auteur élitiste… L’un des objectifs premiers de l’ouvrage, ouvertement revendiqué dès l’introduction, est de restituer Desproges à la littérature en dépit de son appartenance au « non-sérieux », et de justifier l’entreprise critique de stylisticiens et de linguistes.

Totems et tabous. L’ironie desprogienne

P. Schoentjes (Université de Gand) commence par analyser les techniques ironiques déployées par Desproges dans son Dictionnaire, dont la forme paraît s’inscrire dans le genre inauguré par le Dictionnaire philosophique de Voltaire, et le rattache à une tradition littéraire qui réunirait, entre autres, Flaubert, Jules Renard et Mark Twain. Par le recours à la simplification, au rapprochement d’univers qui sont censés ne pas se toucher et au langage pseudo-scientifique, tout comme à l’utilisation simultanée des registres familier et soutenu et au blâme obtenu par la fausse louange, l’ironie desprogienne semble fonctionner comme un vecteur moral. À la manière d’un Diogène moderne, Desproges critique sans pitié la société simplifiée par son regard scrutateur.

L’enracinement de l’écriture desprogienne dans la corporalité est souligné par J. Jacquemin (Paris Sorbonne). Se concentrant sur les Chroniques de la haine ordinaire, texte élaboré alors que Desproges savait devoir être bientôt emporté par un cancer, elle met en évidence le rôle joué par l’opposition classique entre Éros et Thanatos jusque dans les replis les plus intimes de la langue du satiriste. Véritable « voix du corps », le style desprogien s’ancre dans la matérialité. Il tend effectivement à perdre son lecteur en le saturant d’adjectifs et en recourant massivement à l’hypotypose, ce procédé qui donne à voir. La longueur et la complexité de phrases « en escalier » prennent le lecteur dans un tournoiement qu’il a du mal à contrôler et modifient son rapport à la lecture : le texte semble devenir quelque chose d’à la fois tangible et fuyant, provoquant « un plaisir de perdre le fil, de perdre le sens immédiat ». La position de Desproges n’en est pas moins ontologique : notre corps est inexorablement matériel et fini. Humilié, déformé, mais aussi célébré dans l’évocation des plaisirs de la chair : « à la source du mal, j’ai bu des alcools effroyables, et aspiré à gueule ouverte les volutes interdites des paradis où tu n’es pas », s’exclame l’humoriste en prenant Dieu à parti.

En mettant en scène des dialogues satiriques qui rabaissent Dieu tout en l’humanisant, Desproges le désacralise et le fait entrer dans le quotidien. On peut ainsi retrouver Dieu, tel un malade ordinaire, en train de discuter avec un médecin au prix d’une falsification du langage sacré. A. Cunat (ENS) cite en exemple le fameux texte intitulé « Dieu n’est pas bien » : quand le médecin dit à Dieu ne rien voir dans sa gorge malade, Il lui répond : « C’est normal. Les voies du Seigneur sont impénétrables. » Ainsi Desproges « tutoie la réalité, brise les tabous et fait du quotidien le crible du sacré ». L’humour desprogien est-il iconoclaste ? Cunat semble en douter. Pourtant, comparer les desseins de Dieu aux dessins de Wolinski constitue selon nous une inversion des registres plus iconoclaste que bien des insultes ou des dénonciations tragiquement exprimées…

Une fine connaissance de la langue. Les spécialistes à l’épreuve de Desproges

Le cœur du volume, plus « technique », étudie de près le rapport de Desproges à la langue. L. Rosier (ULB) s’interroge sur « Desproges grammairien » tout en le considérant comme un « socio-linguiste spontané ». Lui-même se voulait un artisan du verbe – « je passe des heures dans les dictionnaires » ; « l’imparfait du subjonctif, c’est le pétrole de la France » – et son travail du texte « s’apparente à un interventionnisme langagier militant ».

L’approche de T. Lopatkina (Université de Caen) est originale, en ce qu’elle s’est confrontée aux apories qui découlent nécessairement de toute entreprise de traduction, notamment dans le cas d’une prose aussi complexe et chargée de références culturelles françaises que celle de Desproges. Tout en reconnaissant que de nombreux passages ne peuvent vraiment être traduits – ce qui exigerait une compréhension absolue du texte qui n’est jamais tout à fait donnée dans le cas desprogien –, Lopatkina justifie sa démarche en montrant que les transpositions qui rendent possible la traduction russe du texte desprogien sont explicitement apparentées aux opérations de traduction poétique. Mais peut-être cette référence joue-t-elle excessivement en faveur de Desproges en élevant subrepticement l’humoriste au rang de poète, ce qu’il n’a jamais revendiqué.

Les interventions d’Anne-Marie Paillet (ENS) et de Florence Mercier-Leca (Paris-Sorbonne), les directrices du volume, sont respectivement consacrées à l’art desprogien de la comparaison, l’une des sources principales de son humour, et à l’emploi des adjectifs. « Mais qu’est-ce qu’il a de plus que moi, Paul Claudel ? », s’exclame – s’indigne ! – l’humoriste. L’usage des adjectifs qualificatifs dans le Manuel véhicule une opération de « triple torpillage par le rire » : le sabotage des clichés langagiers provoque la mise en question d’un genre littéraire, le manuel de bonnes manières, ainsi que des valeurs sociales hypocrites qui se cachent derrière les automatismes culturels.

Évaluation de la portée politique et morale du discours de Desproges

Dans son essai sur le moralisme desprogien, A. Mercier (Université de Lorraine) montre dans quelle mesure la posture provocatrice d’« iconoclaste assis sur les valeurs admises » aurait donné lieu chez Desproges à des prises de positions politiques. Si, thématiquement et stylistiquement, il assume une posture élitiste, son appartenance à la sphère culturelle de la droite ne va pas de soi. Inutile de vouloir classer Desproges qui renvoie allègrement dos-à-dos la droite et la gauche en affirmant à propos du vote : « Je considère comme un devoir civique de ne pas voter, surtout quand on vous demande de choisir entre la peste et le choléra. » Seule la droiture morale d’un De Gaulle semble avoir quelque grâce à ses yeux.

Pour clore le livre, A.-M. Houdebine (Paris-Descartes) propose une lecture comparée de Desproges, Cioran et La Rochefoucauld. Mais peut-on vraiment d’un point de vue historico-conceptuel insister sur le rapprochement d’auteurs appartenant à des univers irrémédiablement différents ? Il y a une sorte de lignée s’illustrant par son « humanisme corrosif ou critique ». Or cette catégorie transhistorique, assez indéterminée, ne pourrait-elle pas envelopper la quasi-totalité de la littérature française moderne ?

Ainsi, tout en apportant des éléments de discussion un peu disparates, et sans nous avoir totalement convaincu par ses analyses d’un prétendu humanisme de Desproges, ce livre permet, avec ses innombrables citations, de relire l’essentiel de l’œuvre dans toute sa littéralité – non sans rire.

Andrea PANACCIONE

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/05/21/reengager-lartiste-degage-etudes-sur-pierre-desproges/ © Bulles de Savoir

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