Le discours pornographique

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Ouvrage de référence : M.-A. Paveau, Le discours pornographique, Éditions de La Musardine, collection « L’attrape-corps », 2014, 400 p.

En France, il existe une longue tradition d’enregistrement des mots du sexe, liée au purisme et à cet attachement passionnel à la langue qui est presque un trait national, s’incarnant en particulier dans un imposant corpus de dictionnaires. Mais hors de cette littérature de l’esprit français, un peu mondaine, il n’existe guère de lieu où l’on parle sérieusement de sexe, en particulier sous l’angle de sa forme la plus spectaculaire, la pornographie. Pourtant, dès 1984 aux Etats-Unis, Gayle Rubin déclarait : « Il est grand temps de parler du sexe ». Parler du sexe, c’est-à-dire ouvrir un champ d’études en sciences humaines et sociales, mais aussi permettre, pour des raisons politiques, éthiques, sociales et culturelles, humanistes en un mot, que le sexe ne soit plus si tabou dans la société américaine comme ailleurs, que le travail du sexe soit reconnu, que les pratiques sexuelles de chacun.e soient respectées, que la pornographie ne soit plus dominée par une industrie mainstream stéréotypée mais s’ouvre à la créativité des sexualités plurielles, que la pornographie, enfin, soit considérée comme ce qu’elle est, c’est-à-dire une forme culturelle.

Naissance et implantation des Porn Studies 

HardcoreWilliamsC’est de cette manière que sont nées les Porn Studies, au moment précis où une chercheuse étatsunienne a posé sur la pornographie un regard scientifique. En 1989 en effet, le film pornographique devient un objet de recherche, celui des Film Studies, dans Hard Core : Power, Pleasure, and the « Frenzy of the Visible », ouvrage de Linda Williams, professeure de cinéma et rhétorique à l’Université de Berkeley en Californie. Dans ce manifeste féministe, l’auteure, en s’appuyant essentiellement sur l’analyse filmique du mythique Deep Throat (1972), explique en particulier que la fellation constitue un leitmotiv structurant du genre pornographique au cinéma. Elle montre plus généralement comment le film pornographique permet une démarcation entre obscène et pornographie, entre assujettissement et expériences corporelles.

En 2004, à la suite des réflexions qui émergent de cet ouvrage, réédité en 1999, et des savoirs qui commencent à s’élaborer sur la question à l’université, Linda Williams dirige un collectif, intitulé Porn Studies, composé en partie des articles des étudiant.e.s qui sont intervenu.e.s dans son séminaire à Berkeley. Ainsi naissent les Porn Studies qui, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, sont implantées dans les Cultural Studies depuis les années 2000. Elles se donnent notamment pour objectif, dans une perspective explicitement féministe, d’étudier la manière dont le pouvoir est représenté et lu dans la pornographie, essentiellement filmée.

Récemment, en 2013, est paru un autre ouvrage collectif, The Feminist Porn Book, sur l’initiative de Tristan Taormino notamment, auteure, journaliste, réalisatrice et éducatrice sexuelle étatsunienne qui promeut la pornographie faite par les femmes dans le cadre du féminisme proporn ou sex positive tel qu’il a été lancé par les pionnières, les légendaires Annie Sprinkle, Candida Royalle, Betty Dodson, Scarlot Harlot ou Veronica Vera. Ce recueil est un ouvrage fondamental des Porn Studies, qui permet de comprendre ce qui se passe actuellement dans la pornographie et le féminisme, et de saisir également les liens et circulations entre les discours, pratiques et représentations sexuelles dans trois domaines connexes : pornographie, sexologie et prostitution.

La dernière manifestation de la vitalité et de la légitimation croissantes de ce champ dans le monde anglophone, est une revue britannique, la toute première entièrement consacrée à la question, intitulée sobrement Porn Studies, fondée par Feona Attwood et Clarissa Smith et publiée par le prestigieux éditeur Taylor & Francis.

Une dynamique pluridisciplinaire 

Mais revenons à la France. Pour le moment, ce sont historiquement surtout la philosophie (Ruwen Ogien, Beatriz Preciado, Michela Marzano, Dany-Robert Dufour) et la sociologie (Marie-Hélène Bourcier, Patrick Baudry, Mathieu Trachman, Daniel Welzer-Lang, Baptiste Coulmont) qui ont accueilli des travaux sur la pornographie, sans que l’étiquette études pornographiques, traduction possible pour l’anglais Porn Studies, ne soit véritablement installée. De manière emblématique, ou symptomatique, comme on voudra, la première synthèse en français sur la question, par François-Ronan Dubois, est intitulée Introduction aux Porn studies, au lieu des études pornographiques présentes dans le titre choisi originellement par l’auteur. Du côté des lettres, le désormais classique ouvrage de Jean-Marie Goulemot, Ces livres que l’on ne lit que d’une main, date de 1994, tandis que l’analyse du discours livrée par le linguiste Dominique Maingueneau dans La littérature pornographique, publiée en 2007, reste de facture assez classique, ne faisant pas du tout intervenir DiscoursPornoPaveaules travaux anglophones. La linguistique se penche sur la question actuellement, puisque Le discours pornographique, que j’ai publié aux Éditions de la Musardine est accompagné de plusieurs articles de François Perea, sur les pornotypes en particulier, et sera suivi à la fin de l’année par un numéro de la revue Questions de communication, consacré à la pornographie et ses discours, qui proposera une synthèse des travaux actuels de chercheur.se.s en analyse du discours, sciences de l’information et de la communication, histoire, littérature. L’info-com est assez dynamique sur ce sujet puisqu’une thèse est en cours depuis 2011, rédigée par Émilie Landais, intitulée L’émergence des études de la pornographie en France. Circulation et mutation des études de la pornographie dans les sciences humaines et sociales. Est également prévu dans quelques mois aux PUF un ouvrage de Stéphanie Kunert sur la pornographie féministe. La dynamique est donc bien présente dans l’ensemble des Sciences Humaines et Sociales (SHS) comme le montrent les collectifs sur la pornographie qui se sont multipliés ces derniers temps en France : un numéro de la revue Proteus, un autre de Rue Descartes, un dossier sur nonfiction. Philosophie, sociologie, littérature, géographie, analyse du discours, linguistique, info-com : on assiste à la mise en place d’un véritable domaine en France, très certainement permis par l’heureux développement des études de genre, qui a ouvert des possibles scientifiques auparavant fermés par le lourd académisme de la recherche.

Une véritable forme culturelle

Parmi ces auteur.e.s, certain.e.s s’inscrivent dans un paradigme féministe ou queer, en tout cas militant, d’autres envisagent de manière plus académique la pornographie comme un objet d’étude. Certains d’ailleurs, comme Patrick Baudry ou Jean-Marie Goulemot, ont réfléchi à cet objet bien avant que n’apparaissent les Porn Studies, et hors d’elles en quelque sorte ; on ne doit donc pas appliquer à l’ensemble des travaux français sur la pornographie l’étiquette Porn Studies. Mais il me semble que les travaux les plus intéressants sont ceux qui sont liés de près ou de loin au paradigme étatsunien, et en particulier à l’étude des postpornographies féministes qui proposent les renouvellements, les ouvertures, les créativités et les libérations les plus importants, sur le plan politique en particulier. Mais quelle que soit la direction, militante ou plus académique prise par les chercheur.se.s, le développement de ces recherches montre que la pornographie est bien, désormais, reconnue comme une véritable forme culturelle. Reconnaissance qui valide, s’il en était encore besoin, la position non morale et non stigmatisante efficacement symbolisée par la célèbre remarque d’Annie Sprinkle : « The solution to bad porn isn’t no porn, it’s better porn ».

Marie-Anne PAVEAU

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/06/27/le-discours-pornographique/ © Bulles de Savoir

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