Hôtel de la falaise, la paix dans le précipice

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Une nouvelle phase du « conflit israélo-palestinien » s’est-elle ouverte ces derniers jours avec le meurtre d’un jeune Palestinien, en représailles à celui de trois jeunes Israéliens ? Ou, comme le titrait lundi 7 juillet Le Monde, « La troisième intifada a-t-elle déjà commencé ? » Serait-ce donc, aujourd’hui, le sens véritable de ce conflit, savoir : des lancers de pierre des shebab sous un keffieh ? des roquettes qui jaillissent chroniquement de l’enclave de Gaza et laissent sonner les sirènes des grandes villes israéliennes, ou des bombes qui explosent dans le centre de Tel Aviv, ou encore des mères palestiniennes qui ne pleurent pas pour les obsèques de leur fils cueilli pendant le pâturage des chèvres par la balle d’un sniper à l’entraînement ?

Rien de tout cela, soutenait en juin 2013 Paul-Hugo Verdin, alors étudiant en échange à l’Université Al Quds de Jérusalem.

Le combat du modeste propriétaire du Cliff Hotel contre l’État israélien, voilà qui, en revanche, symbolise en tout point de vue pour notre auteur ce que signifie vraiment « le conflit israélo-palestinien » aujourd’hui.

Des frontières comme entraves au « processus de paix » 

Marcher dans Jérusalem, c’est traverser des frontières. Frontières historiques, frontières intellectuelles, frontières culturelles, comme celles qui séparent Jérusalem-Est de Jérusalem-Ouest, le quartier arabe de la ville juive dans laquelle il est enclavé, rythmée par le Shabbat et les fêtes juives. Si ces frontières sont respectées par ceux à qui elles s’imposent, les frontières politiques, en revanche, sont niées par la majorité de ceux sur lesquels elles se sont abattues, comme celle qui délimite sur l’Est la municipalité de Jérusalem, israélienne depuis 1967 : le Mur de Séparation. Une barrière qui reste une plaie béante dans le « processus de paix », une falaise insurmontable pour la compréhension entre Palestiniens et Israéliens, et un projet encore à combattre pour certains. Objet de lutte pour les ONG, qui dénoncent ses implications concrètes, sur place et auprès des institutions internationales. Lutte menée également, cependant de manière isolée et dans le système judiciaire israélien contre l’État d’Israël, par une famille palestinienne de Cisjordanie, les Ayad. Faut-il y voir la réédition du combat de David contre Goliath ? C’est aller vite en besogne. Quoi qu’il en soit, l’héroïsme est absent de cette affaire.

Jérusalem et Cisjordanie, si proches et si lointaines

Le Mur de Séparation / crédits : Association Paris-Tel Aviv

Le Mur de Séparation / crédits : Victor SERRE, mai 2012

Afin de séparer physiquement Jérusalem et Israël des territoires palestiniens, les autorités israéliennes ont lancé au début de la décennie 2000, suite à l’embrasement de la deuxième Intifada (« guerre des pierres »), le projet de Barrière de Sécurité, baptisé Mur de Séparation par les Palestiniens et leurs alliés. Long de 1000 km, assemblage impressionnant de béton, de barbelés, de bacs à sable, de zones tampon, de périmètres de sécurité, de caméras et de conscrits en patrouille, le Mur, achevé en 2006, encercle la Cisjordanie dans un territoire encore plus restreint que ne sont les frontières reconnues qui l’enclavent entre Israël et la Jordanie. Et si le Mur déplace unilatéralement les frontières, il crée aussi une limite physique imperméable entre les deux populations. Les citoyens israéliens font face à un interdit légal de se déplacer en Cisjordanie si ce n’est pour emprunter les routes à quatre voies qui la traversent. Les Palestiniens de Cisjordanie, eux, n’ont pas le droit de traverser les check-points qui permettent de se rendre en Israël. Le Mur est une ligne infranchissable qui coupe les Palestiniens de leurs lieux de culte à Jérusalem et ailleurs en Terre Sainte, tout comme des services administratifs, sanitaires, scolaires qui se trouvent dans cette ville. Les détenteurs de papiers d’identité de Cisjordanie n’ont d’autre option pour aller à Jérusalem que de demander une permission aux autorités militaires israéliennes, qui les délivrent au compte-goutte. En clair, être palestinien de Cisjordanie signifie l’impossibilité de pouvoir circuler en Israël et à Jérusalem. Par ailleurs, pour ceux qui, avant 1948, détenaient des propriétés dans ce qui est devenu Israël et ont dû les abandonner sous les avancées de Tsahal (l’Armée de défense d’Israël), de même que pour ceux qui en possédaient à Jérusalem-Est avant la conquête unilatérale de la partie arabe de la ville en 1967, au lendemain de la Guerre des Six Jours, et ne peuvent plus s’y rendre, la législation israélienne a entériné le principe du transfert automatique de ces propriétés à l’intérieur d’un fonds d’État, la Garderie des Biens des Absents. Émanation du Ministère israélien des Finances, disposant de la personnalité juridique et jouissant des prérogatives du ministère public, le champ d’action de la Garderie est extrêmement étendu : possibilité d’émettre des ordres d’expulsion, des interdits de construction, des titres d’expropriation.

La loi des propriétés des Absents de 1950 est le volet principal d’une série de lois d’urgence visant à réguler le traitement des propriétés appartenant à des Palestiniens ayant fui, forcés à fuir ou ayant été déportés durant la guerre de 1948, perçue par les Israéliens comme la « Guerre d’Indépendance » grâce à laquelle ils ont conquis leur territoire ou la « Nakba », la Catastrophe, pour les Arabes qui ont perdu leurs terres. Ces biens sont automatiquement transférés à l’intérieur de la Garderie des Biens des Absents s’ils remplissent les conditions très larges de la loi ; le transfert des biens est si strictement automatique qu’il est en pratique quasiment incontestable devant un tribunal israélien.

L'Etat de la Palestine en carte / crédits : L'EXPRESS, 20 septembre 2011

L’Etat de la Palestine en carte / crédits : L’EXPRESS, 20 septembre 2011

La définition d’un « Absent » au regard de la loi de 1950 est très imprécise. Elle y insère toute personne physique résidant dans un des pays listés comme « ennemis » dans les provisions de ladite loi, dont la majorité des États arabes et les zones de la Palestine hors des frontières israéliennes de 1948. Une autre condition comprend également toute personne qui détient ou détenait la citoyenneté ou la nationalité de ces pays ennemis durant cette période et ceux qui sont partis de leur propriété, même pour une courte période, au moment de la guerre de 1948. Jusqu’à aujourd’hui, la loi des Absents continue de s’appliquer à ceux considérés comme « Absents ».

Le Cliff Hotel, de l’enthousiasme né des Accords d’Oslo à la Seconde Intifada

Les implications de cette loi sont concrètes. Le cas des Arabes israéliens dépossédés de leur propriété est parfois médiatisé. Or, ce printemps, Israël a utilisé pour la première fois la loi des Absents dans les territoires palestiniens, à l’encontre de la famille Ayad.

Les Ayad sont originaires du village biblique de Béthanie, situé à l’Est de Jérusalem. La famille est propriétaire d’un complexe immobilier comprenant le Cliff Hotel, un jardin et un camping situé sur l’ancien axe principal de communication entre le village et Jérusalem. Son actuel détenteur, Ali Ayad, peut mettre en avant des titres de propriété héréditaire remontant sur plus de deux cents ans. En 1978, lorsque son père meurt, Ali Ayad rentre de son expatriation au Qatar afin de reprendre la gestion de l’hôtel familial. Celui-ci est idéalement localisé à la lisière de la ville sainte, à un endroit tel que les chambres sont exposées d’un côté à une vue sur la vieille ville, à un jet de pierre du Dôme du Rocher, et de l’autre offrent un panorama plongeant sur les 1200 mètres de dénivelé négatif qui la séparent de la Mer Morte. L’activité commerciale est plutôt florissante, dans un contexte exalté né de la signature des Accords d’Oslo en 1993, préfigurant une sortie possible de quarante années de conflit vers une paix à laquelle tout le monde s’efforce de croire et dans l’optique de laquelle « chacun y met un peu du sien ». Toutefois, pour les Ayad, l’optimisme est douché en 1996, lorsque l’armée israélienne fait une première incursion de quelques jours dans l’hôtel et en expulsent ses occupants. Grâce à la pression exercée par plusieurs chancelleries occidentales, les militaires rendent la propriété à la famille Ayad. Cette « alerte » fait pressentir à Ali Ayad que le complexe a peut-être été transféré automatiquement, et à l’insu de la famille, à la Garderie des Biens des Absents. Toutefois, officiellement, ce sont pour des raisons de « sécurité » que l’hôtel a été pris pour cible par Tsahal.

Ali Ayyad devant le Cliff Hotel / crédits : BBC News, Jérusalem

Ali Ayyad devant le Cliff Hotel / crédits : BBC News, Jérusalem

La période qui s’ensuit, de 1996 à 2003, est caractérisée par ce même espoir un peu léger, par la conviction que le pire est derrière et par la possibilité d’un avenir, non pas radieux, mais plus ouvert. À la suite des accords d’Oslo, qui étaient censés mettre sur pied les éléments conduisant à l’établissement d’un État Palestinien viable, et donc à l’accomplissement de la paix pour les deux pays et les deux peuples, le tourisme est redevenu un gisement d’opportunités. La famille Ayad s’est donc lancée dans des travaux de rénovation de l’hôtel Cliff, appelé à devenir un hébergement prisé à Jérusalem, le terrain se dressant toutefois en dehors des limites municipales de la ville sainte. Selon une déclaration d’Ali Ayad, ces travaux ont représenté un effort financier de 200 000 dollars, assumé par la seule famille Ayad ; les organismes de promotion du tourisme qui auraient pu se porter bailleurs de fonds ne l’ont pas fait devant la crainte de voir l’hôtel réoccupé par l’armée israélienne. Confirmant cette politique, un militaire de patrouille de l’autre côté de la frontière aurait même déclaré au frère d’Ali Ayad, au moment des rénovations : « Merci de nous préparer une belle place ». La propriété, destination de choix pour les touristes, devient véritablement l’objet de la convoitise de l’État israélien.

En 2001 éclate la seconde Intifada qui bouleverse toutes les perspectives de paix et de prospérité nées des Accords d’Oslo. En particulier, l’essor du secteur touristique est stoppé net ; les responsables du Cliff Hotel font face à une situation beaucoup plus morose qu’escomptée ; les occupants de l’hôtel ne sont bientôt plus que les professeurs étrangers invités à donner cours à l’Université Al Quds, située dans le même quartier. En août 2003, les propriétaires reçoivent un avis de réquisition de la parcelle émise par le Ministère israélien de la Défense, établissant que la propriété avait été annexée à Israël et tombait par conséquent sous la juridiction de la municipalité de Jérusalem. À la suite de cette injonction, l’hôtel est évacué à cause d’une nouvelle incursion de l’armée, ininterrompue jusqu’à aujourd’hui.

L’acharnement d’Israël à entériner une décision abusive au regard du droit

Carte topographique

Carte topographique

Plus que les motivations qui ont amené l’État d’Israël à l’expropriation de citoyens d’un territoire qu’il occupe, ce sont les procédés de cette expropriation qui retiennent l’attention. Preuves d’une ingéniosité juridique désarmante et d’un mépris implacable pour les considérations de justice, ces pratiques ont convaincu la famille Ayad de lutter dans le système judiciaire israélien jusqu’à ce qu’un juge leur donne raison. En 2003, le cas est porté devant une Cour de district à Jérusalem. Or, le jugement, rendu en faveur de l’État Hébreu, statue sur les considérations de sécurité mises en avant par l’armée israélienne occupant les lieux, laquelle avance la nécessité de sécuriser le tracé du mur, à un endroit où celui-ci n’est d’ailleurs pas terminé. Sur le millier de kilomètres de son parcours, la barrière est incomplète sur la seule petite parcelle de quatre-vingt mètres de long qu’est la propriété de la famille Ayad. Chaque débat devant un tribunal, comme l’indique M. Ayad, « a été phagocyté par la question de la sécurité ». L’argument, porté par les représentants du Ministère de la Défense, semble inattaquable à l’intérieur même du système judiciaire israélien. « C’est comme si les décisions étaient prises avant que le procès ne commence », explique Ali Ayad. Toutefois, les considérations de sécurité ne se sont insérées dans les délibérations que dans un deuxième temps : initialement, c’est sous l’application de la Loi des Absents que l’hôtel a été investi par l’armée israélienne. Et c’est sur ce point que la famille Ayad attaque Israël. « Nous sommes bien là, nous l’avons toujours été, il est impossible de considérer que nous sommes absents ! », répète M. Ayad. Une application de la Loi des Absents complètement caduque qui a incité l’État hébreu à porter ses revendications par d’autres canaux de manière à conserver l’hôtel et achever le Mur autour de la propriété. En février 2010, le Ministère de la Défense israélien informe la famille Ayad que pour des raisons de sécurité, le toit de l’hôtel est réquisitionné par l’armée. Une pratique relativement courante dans les territoires occupés, mais aussi une manière d’officialiser le « fait accompli » de l’occupation de l’hôtel. De cour en cour, le cas du Cliff Hotel se retrouve le 21 mai 2013 confronté à l’échelon juridictionnel le plus élevé en Israël, la Cour Suprême. Une occasion pour Israël de véritablement faire face aux applications abusives qu’il commet en s’appuyant sur des textes législatifs qui en eux-mêmes posent problème. Une occasion, en conséquence, pour statuer sur le fond du sujet ; ce que ne redoutent ni la famille Ayad ni les défenseurs des droits des Palestiniens.

La famille, qui a déjà dépensé autant d’argent dans les frais de justice au cours de ces dix dernières années que ne vaut l’hôtel, explique sa détermination, d’ailleurs largement incomprise par leurs proches eux-mêmes, par une question de principe. Les Ayad considèrent n’avoir d’autre choix que de lutter, dans les règles que l’opposant édicte. « Si je ne fais pas tout ce qu’il est possible de faire pour sauver ma propriété, alors je ne mériterais même pas d’avoir hérité », explique Ali Ayad.

Coloniser Jérusalem-Est

Les groupes de soutien aux victimes mettent en avant le fait qu’au final, dans l’application récente de la loi des Absents, le transfert des propriétés des Absents sert les objectifs de colonisation des quartiers arabes de Jérusalem-Est. Il est un outil parmi d’autres de dépeuplement de ces quartiers de la ville. Dans le cas du Cliff Hotel, le propriétaire explique justement que le but de l’État d’Israël est avant tout la création d’un lot de colonies à l’endroit même de la propriété Ayad. Incorporer la propriété dans les limites de Jérusalem et y bâtir un édifice de 400 logements est particulièrement intéressant pour les autorités israéliennes pour des raisons topographiques. Déplacer le projet sur une autre parcelle occasionnerait des coûts de construction d’une route d’accès bien trop élevés pour rendre le projet soutenable.

Sami Ershied, avocat à Jérusalem et doctorant à l’Université Hébraïque de Jérusalem, explique que cette loi des Absents était une loi d’urgence qui, dans la démocratie qu’est aujourd’hui Israël aux yeux des Israéliens, ne devrait plus avoir lieu d’exister. Dans sa formulation tout comme dans l’application qui en est faite, cette loi est clairement une « loi raciste », car elle ne vise qu’une seule catégorie de la population. Lui-même fait part de sa stupéfaction, notant que dans la bibliothèque de la faculté de droit, où toutes les pièces majeures du droit israélien ont été étudiées, aucun ouvrage ne traite de ce texte-clé. « Trop dangereux », avance-t-il : quiconque s’y attaquera devra livrer une lecture ultra-politique du texte. Soit il conclura que cette loi est effectivement discriminatoire, raciste et injuste, et s’exposera violemment aux accusations de gauchisme, de parti-pris ou de trahison. Soit il la justifiera, ce qui impliquera une fuite en avant et une harmonisation raciste du corpus législatif israélien de par l’intégration de ce texte dans un ensemble plus large et plus cohérent de lois discriminatoires. Si l’étudier est compliqué, réformer son statut est politiquement impossible au regard du blocage du système parlementaire israélien, purement proportionnel, arc-bouté sur des coalitions où les partis religieux ont nécessairement un rôle-clé et préemptent toute discussion visant à modérer les politiques israéliennes vis-à-vis des territoires occupés et de la colonisation.

Ce combat d’Ali Ayad contre l’État israélien est symbolique en tout point de vue de ce que signifie vraiment « le conflit israélo-palestinien » aujourd’hui. Ce n’est ni celui des lancers de pierre des shebab sous un keffieh ni celui des roquettes qui jaillissent chroniquement de l’enclave de Gaza et laissent sonner les sirènes des grandes villes israéliennes, ou celui des bombes qui explosent dans le centre de Tel Aviv, ou encore celui des mères palestiniennes qui ne pleurent pas pour les obsèques de leur fils cueilli pendant le pâturage des chèvres par la balle d’un sniper à l’entraînement. Le Cliff Hotel, c’est le conflit israélo-palestinien non médiatique, celui qui n’existe pas car il ne se montre pas, ne se montre pas car il ne se comprend pas, et ceux qui le comprennent ne parviennent pas à séparer le premier du second degré, l’absurde du révoltant, l’affligeant de l’optimiste.

Paul-Hugo VERDIN

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/07/07/hotel-de-la-falaise-la-paix-dans-le-precipice/ © Bulles de Savoir

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