Chronique de l’éternel échec du socialisme aux États-Unis

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Cri d’alarme face à des inégalités sociales de plus en plus démesurées, Le Capital au XXIème siècle (2013) de Thomas Piketty, dont nous vous proposerons une recension critique, connaît des deux côtés de l’Atlantique un succès retentissant qui démontre, une fois encore, que la question posée au début du XXème siècle par le sociologue et économiste allemand Werner Sombart (1863-1941) : « Pourquoi le socialisme n’existe-t-il pas aux États-Unis? » (1906), reste d’une actualité certaine. Dans ce dernier ouvrage, Sombart dresse une comparaison entre les sociétés industrielles allemande et américaine, afin d’expliquer les raisons empêchant l’existence du socialisme dans la dernière. De fait les États-Unis sont, parmi les nations industrialisées, celle où l’absence de l’idéologie socialiste est la plus frappante, et ce, alors qu’ils jouissent régulièrement sinon d’une image de pionniers, du moins d’un peuple en marche vers l’innovation dans de nombreux domaines.

Faut-il en conclure qu’il y aurait une prédisposition de l’esprit américain, une sorte d’exceptionnalisme, le rendant imperméable au socialisme ? Sans tomber dans une vision européocentrée, selon laquelle les États-Unis auraient être socialistes, leur spécificité politique mérite tout de même une attention particulière.

Pourquoi aucun mouvement socialiste influent n’a-t-il pu s’implanter aux États-Unis ?

Il serait faux d’affirmer que le socialisme et ses idées n’ont pas eu cours aux États-Unis : le thème marxiste de la lutte des classes, au travers d’agitations ouvrières, a constitué une réalité tangible au XIXème siècle. Un exemple marquant fut la tragédie d’Haymarket, le 4 mai 1886, à Chicago. Le mouvement amorcé le 1er mai par le syndicat des Ouvriers du Travail et le journal anarchiste The Alarm, afin d’obtenir la journée des huit heures de travail, donna lieu à une grève générale qui déboucha sur une répression policière et l’instauration de la loi martiale (7 anarchistes furent condamnés à mort de manière abusive, pour être à l’origine de l’explosion d’une bombe). Cinq années plus tard, en France, la fusillade de Fourmies, le 1er mai 1891, faisait suite à une mobilisation ouvrière, instillée par le Parti Ouvrier Français sous le slogan « c’est huit heures qu’il nous faut ».

Gravure représentant la tragédie d'Haymarket © Ephemenar.net

Gravure représentant la tragédie d’Haymarket © Ephemenar.net

Les deux pays ont ainsi connu une revendication socialiste ayant trait aux conditions de travail. La seule différence est que cette dernière s’est concrétisée par une réforme politique seulement du côté français – avec la loi de 1919. Dans Fighting poverty in the US and Europe, a world of difference (2004), les économistes Alberto Alesina et Edward L. Glaeser expliquent ce constat par l’étendue du territoire des Etats-Unis, leur force militaire et la fragmentation ethnique et raciale de leurs mouvements populaires. Ainsi une grève à Chicago ne pouvait que difficilement fédérer un mouvement ouvrier à une échelle nationale, afin d’implanter une législation socialiste en sa faveur, du fait des difficultés de communication entre usines éloignées. Elle eut peu d’impact à Washington, où se situe le pouvoir politique (op.cit., p. 125). De plus, la puissance de l’armée américaine n’a jamais été altérée par une défaite importante à l’étranger ou sur son sol, ce qui l’érige en un rempart sûr contre les insurrections populaires (op.cit., p. 126). Enfin, la fragmentation ethnique et raciale des groupes représentant les intérêts du prolétariat a servi d’argument à leurs opposants pour les affaiblir. « Le parti populiste, premier parti américain dédié à la redistribution entre riches et pauvres, fut battu dans le Sud par des conservateurs jouant sur la haine raciale de la région » (op.cit., p. 121). Bref, ces facteurs géographique, militaire et ethnique expliqueraient donc l’échec d’un rassemblement socialiste puissant, capable de remettre en cause, par son influence politique, des traditions politiques défavorables à l’enracinement d’un parti socialiste.

La tradition du bipartisme, c’est-à-dire le monopole électoral du parti Démocrate et du parti Républicain, peut être comprise, selon Sombart, si l’on cesse de « voir, dans les partis américains, des groupes de gens qui se sont réunis pour défendre des principes politiques communs » (op.cit., p. 80). En effet, l’abolition de l’esclavage, en 1865, a marqué la fin des véritables clivages idéologiques entre les deux grands partis. Désormais, « ce ne sont plus que des organisations ayant pour but commun la chasse aux charges publiques (…) la politique se résume à un ensemble d’affaires privées que les députés concluent soit avec le gouvernement, soit avec les divers groupes d’intérêts de la population représentés au Parlement » (op.cit., p. 82). En outre, ils regroupent leurs adhérents en fonction des régions géographiques – et non pas de l’origine sociale : le combat du parti Républicain, en faveur de l’émancipation des esclaves noirs, justifie le vote de ces derniers pour ce parti dans le Sud, au début du XXème siècle, alors qu’habituellement c’était le choix de la classe dirigeante dans le Nord du pays. La pérennité du bipartisme provient donc de la capacité des deux grands partis à rassembler au-delà des intérêts de classe, rendant plus ardu, pour un tiers parti socialiste, la constitution de sa propre base électorale.

« L’égalité des salaires ou la liberté de vivre et de se développer sans entraves »

A côté de ces explications pragmatiques, on peut aussi retenir une raison plus idéologique à l’absence d’un parti socialiste au pouvoir. Le sociologue américain Seymour Martin Lipset s’est d’ailleurs penché sur cette problématique et a mis en exergue l’existence d’un certain exceptionnalisme américain, en tant que crédo alliant les termes de « liberté, égalitarisme (dans le sens d’égalité d’opportunité et de respect), individualisme, populisme et laissez-faire » (American exceptionalism, a double-edged sword, W. W. Norton & Company, 1997, p. 19). Il détaille notamment l’importance des valeurs révolutionnaires, à partir desquelles s’est développé l’accent porté sur la notion de liberté. Il écrit : la Déclaration des Droits de 1791 « est révélatrice d’un système politique qui a conduit à une extension constante des libertés fondamentales (…) dans une variété d’organisations de défense juridique (…) la plus importante ayant été le Syndicat des Libertés Civiles Américaines » (op.cit., p. 40). A ces valeurs, s’ajoute l’influence de la religion protestante véhiculée par les colons anglais (dès 1620), et ayant contribué à forger l’individualisme et l’anti-étatisme « la tradition politique Américaine a été renforcé par l’engagement religieux de la majorité au non conformisme, les grandes sectes organisées en congrégations mettent l’accent sur la relation personnelle et individuelle à Dieu, sans intermédiaire de l’État » (op.cit., p. 93). Les États-Unis ne seraient alors pas tant opposés au socialisme en lui-même qu’à l’intervention de l’État dans la sphère individuelle. Par extension, donc, les idées socialistes de nationalisation ou encore d’État Providence ne peuvent que les rebuter.

Cet exceptionnalisme transparaît de manière flagrante dans les sondages d’opinion portant sur les questions de justice sociale au niveau économique. Ainsi, en 1980 et 1990, il ressort de l’Étude des Valeurs autour du Monde, dont Seymour Martin Lipset rend compte, que confrontés au dilemme de choisir entre « l’égalité des salaires ou de la liberté de vivre et de se développer sans entraves, les Américains se tournent vers la dernière proposition à 71%, comparé à une moyenne de 59% en Europe » (op.cit., p. 72). Les inégalités de richesse seraient plus aisément admises dans la mesure où le système méritocratique en place permettrait à tout un chacun de s’élever dans la hiérarchie sociale s’il s’en donne les moyens. Sans entrer dans les détails, il convient néanmoins de noter que son efficience a été largement relativisée, notamment par Thomas Piketty qui démontre que les économistes défendant les bienfaits de ce système méritocratique font précisément partie des 10% les plus riches (Le Monde diplomatique, août 2014). L’égalité des chances surpasse alors l’égalité des conditions dans la mentalité américaine. Cette conception se retrouve chez le philosophe américain Robert Nozick (1938-2002) qui, dans son célèbre ouvrage Anarchie, État et Utopie (1974), considéré comme la réponse libertarienne à la Théorie de la Justice (1971) de John Rawls (1921-2002), critique l’idée d’une distribution parfaitement égale des richesses faisant fi du mérite des individus. Selon lui, certaines inégalités peuvent être considérées comme justes si des efforts n’ont pas été fournis. Cependant, cette conception ne tient pas compte des injustices historiques, selon lesquelles, en fonction du pays et de la position sociale d’origine, les individus ne sont pas égaux face aux opportunités dont ils disposent à la naissance. La dépossession des Amérindiens a ainsi permis à un nombre important d’Américains de s’enrichir à leurs dépens et de défendre ardemment, depuis, leur droit de propriété. Ce dernier serait alors le fruit d’une construction sociale.

Face à ces inégalités économiques, Alberto Alesina et Edward L. Glaeser (op.cit., chap 7 « L’Idéologie de la redistribution », pp. 183-216) relèvent que les Européens tiennent pour acquis le déterminisme social et la situation sans issue du pauvre. A l’inverse, les Américains considèrent vivre dans une terre d’opportunité où le pauvre est seulement trop paresseux pour se prendre en charge par lui-même. Il n’est dès lors pas surprenant que les deux peuples aient une vision diamétralement opposée de la notion d’inégalité : « Les Européens semblent plus offensés par l’inégalité parce qu’ils la perçoivent comme intrinsèquement injuste. Les Américains sont eux plus tolérants car ils considèrent l’inégalité comme le résultat équitable de l’effort individuel » (op.cit., p. 193). L’ancrage de cet exceptionnalisme américain permet donc de mieux comprendre pourquoi les États-Unis n’ont pas une sensibilité très développée à la philosophie socialiste.

Les déboires des idéaux socialistes

Nous avons observé que la mentalité américaine s’est formée autour de la notion de liberté, qui valorise l’initiative individuelle au détriment de l’intervention étatique. En conséquence, la majorité des Américains réfute l’adoption de certaines réformes orientées vers des idées socialistes – comme un des chapitres de la loi sur la protection des patients et des soins abordables, entrée en vigueur le 1er octobre 2013, incluant un mandat individuel obligeant la plupart des citoyens à souscrire à une assurance santé au risque de payer une amende pour refus d’obéissance. Il ne faut cependant pas oublier que cette animosité est entretenue par des institutions politiques, qui ne semblent pas disposées à revenir sur leur discours vantant les idéaux des Pères Fondateurs.

Le sénateur du Wisconsin Joe McCarthy déclare, en 1950, posséder la liste des hauts fonctionnaires américains membres du parti communiste © histgeo.free.fr

Le sénateur du Wisconsin Joe McCarthy déclare, en 1950, posséder la liste des hauts fonctionnaires américains membres du parti communiste © histgeo.free.fr

Ainsi, la difficile mise en œuvre de réformes à la coloration progressiste provient non seulement de l’échec des mouvements socialistes à exercer une influence nationale (à l’image du faible impact de la grève de 1886 à Chicago), mais aussi de l’indépendance de la Cour Suprême et de son conservatisme en matière économique. Les juges y siégeant peuvent utiliser la règle du précédent qui leur donne la compétence pour censurer un texte législatif qui irait à l’encontre de leur conception de l’État ou des principes de la Constitution de 1787. Il n’est alors pas étonnant, pour Alberto Alesina et Edward L. Glaeser, que la Cour Suprême se soit opposée à la mise en œuvre d’un impôt fédéral sur le revenu en 1894 (op.cit., p. 129). L’esprit américain n’a donc jamais eu l’occasion de s’acclimater à l’idée d’une extension du rôle de l’État dans les domaines social et économique –comme le voudraient les socialistes. La peur de renier ses libertés individuelles est encore trop prégnante. De plus, dans l’imagerie populaire, le terme de socialisme reste encore étroitement lié à celui de communisme puisque la « Peur Rouge », reflet de la période du Maccarthysme (1950-1954), a profondément marqué les esprits. Les gouvernements Américains successifs, pour imposer leur modèle occidental pendant la Guerre Froide, ont exacerbé la peur des Américains face à la menace que pouvait représenter leur rival soviétique afin de les rallier à leur cause. De nombreuses mesures anticommunistes furent adoptées dans ce sens (à l’image de la loi McCarran de 1952, empêchant les étrangers communistes d’obtenir un visa pour les États-Unis). Le communisme étant l’une des formes politiques du socialisme, tout comme peuvent l’être la social-démocratie ou encore le populisme, un raccourci bien entretenu par la classe politique américaine consiste à les assimiler. En perpétuant cette confusion, les politiques américains actuels s’assurent de préserver le bipartisme en place, sachant pertinemment qu’à long terme, c’est cela qui empêche les Américains d’élire un parti socialiste.

Marie VIDAL

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/08/22/chronique-de-leternel-echec-du-socialisme-aux-etats-unis/ © Bulles de Savoir

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