Le combat permanent des femmes au sein des armées françaises

Download PDF

Longtemps les médias ont passé sous silence la place des femmes au sein des armées françaises. Pourtant, l’action du ministère de la Défense envers cette catégorie de population a été cette année presqu’aussi importante que l’attention apportée aux cérémonies du centenaire de la Première Guerre mondiale et anniversaires des différents débarquements. Entre les initiatives d’autres puissances militaires, les livres-témoignages parus dans l’Hexagone et l’autorisation récente pour les femmes de monter à bord des sous-marins nucléaires, le ministère de la Défense cherche réellement à soutenir les engagées militaires.

Un constat doux-amer

Avec un taux d’engagement général de 15% en 2013 (15,07 % du personnel militaire pour l’ensemble des armées selon un rapport de juin 2013 du Haut Comité d’évaluation de la condition militaire), la France présente les armées les plus féminisées d’Europe. Les chiffres diffèrent selon les quatre armées françaises : la Marine compte aujourd’hui près de 14 % d’effectifs féminins, une proportion similaire à celle de la Gendarmerie (la Gendarmerie est aujourd’hui placée sous la direction du ministère de l’Intérieur mais les personnels sont des militaires). L’armée de l’air affiche le taux de féminisation le plus haut avec un pourcentage proche du quart des effectifs : 22 % alors que l’armée de terre affiche un taux dépassant de peu les 10% (10,2%). Lors des traditionnels défilés du 14 juillet, les commentateurs ont rappelé cette fierté qu’est la féminisation des corps et la prégnance des engagées dans certaines spécialités.

Aux côtés de Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droit des femmes et porte-parole du gouvernement, Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, avait inauguré le 29 août 2013 une exposition photographique intitulée « Femmes de la Défense ». Ces vingt-trois portraits illustraient la « richesse et la diversité » des recrues de ce ministère. Néanmoins, si l’on parle aujourd’hui tant des femmes en armes en France, ce n’est pas dans le seul but de louer leurs exploits. Depuis quelques années, divers témoignages et enquêtes sont venus appuyer le fait qu’être une femme en treillis demeurait une réalité difficile à vivre au sein de ce milieu autrefois exclusivement masculin, incessamment viril.

Photographies de l'exposition « Femmes de la Défense » © Ministère de la Défense

Photographies de l’exposition « Femmes de la Défense » © Ministère de la Défense

Quelques mois plus tard, en novembre 2013, le colloque « Les femmes militaires », organisé par le centre de recherches de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr Coëtquidan et dirigé par le sociologue Claude Weber, a rappelé le contexte ambivalent dans lequel vivent ces femmes de la Défense : d’un côté sollicitées pour des besoins apparents selon la spécialité et le métier (infirmières, psychologues etc), elles n’en demeurent pas moins fortement minoritaires aux postes à responsabilité ou d’encadrement. Le ministère affirme la réelle montée en puissance des effectifs féminins dans ses armées mais de manière contradictoire, en annonçant la création d’un plan pour lutter contre les harcèlements moraux et sexuels que subissent les recrues féminines au cœur même des armées ou encore l’établissement d’un Observatoire de la parité au sein du ministère de la Défense. Si l’expérience du métier des armes peut prouver que la réalité quotidienne est plus compliquée sur un aspect physique pour les organismes féminins, il n’est pas question de débattre de la résistance des hommes et des femmes tout au long de cet article mais plutôt de se pencher sur les obstacles qu’affrontent les femmes engagées à cause de leur sexe. Cette problématique est à l’heure actuelle très conséquente puisque les médias en ont été les créateurs et en demeurent les relayeurs.

La réalité du quotidien des femmes en armes est dénoncée tout d’abord outre-Atlantique

L’affaire a été soulevée avec fracas aux États-Unis où un documentaire télévisé intitulé The Invisible War relatait les différents cas de violence sexuelle et morale que pouvaient subir les soldats de la plus puissante armée du monde, en particulier les femmes. Réalisé par Kirby Dick et produit par Amy Ziening, il a été nommé aux Oscars du meilleur documentaire en 2013. Sur le fond d’entretiens avec d’anciens personnels féminins de l’armée des États-Unis, aujourd’hui pour la plupart victimes de stress post-traumatique dû à leur agression, le documentaire révèle l’ampleur des viols perpétrés. Il pointe du doigt l’horreur suivante : une femme engagée sous la bannière étoilée a de nos jours plus de chances de se faire violer par un de ses collègues militaires que de mourir en opération en Irak.

En avril 2012, deux jours après avoir visionné ce film, le secrétaire de la Défense Leon Panetta convoquait une conférence de presse et annonçait aux journalistes présents des mesures visant à renverser l’omerta qui régnait dans l’US Army et l’impunité de ces crimes. La même semaine, Barack Obama s’exprimait publiquement et pour la première fois sur ce sujet, appelant à ne pas dénigrer ce combat contre les agressions sexuelles dans l’armée, allant même jusqu’à qualifier ces crimes de « dangereux pour la sécurité nationale ». En effet, 26 000 déclarations d’agression sexuelle (hommes et femmes), soit 70 par jour, ont été reportées en 2012, mais le Pentagone estime que ce chiffre n’est pas établi : il est plus probable qu’un tiers des femmes engagées dans l’armée américaine, soit plus de 61 000 personnels, soit victime d’une agression allant de l’attouchement au viol pendant une année de service. Le silence et la peur sont de mise pour les victimes qui sont souvent la cible de leur supérieur hiérarchique. La majorité des crimes ne sera alors jamais dénoncée ni les assaillants inquiétés : seuls 6% d’entre eux auraient fait l’objet d’une condamnation en 2012. Un problème récurrent et sous-jacent que soulève ce film est qu’à l’inverse des juridictions françaises, canadiennes, australiennes ou britanniques, de tels crimes ne sont jugés que par les juridictions militaires et non transférés aux juridictions civiles, de telle sorte que l’armée américaine vit en son cœur une véritable « invisible war ».

L’onde de choc produite par ce documentaire a eu des répercussions au-delà des dirigeants du Pentagone. Outre les réactions de la société américaine, les forces armées d’autres pays ont ainsi annoncé des enquêtes ou des rapports sur ces faits de harcèlement moral ou sexuel. En 2012, la justice australienne enquêtait sur une série de 24 viols au sein de ses forces armées, et 500 soldates israéliennes ont déposé plainte pour agressions et harcèlement sexuels. En France, c’est le début d’une enquête amorcée par le livre de Leila Minano et Julia Pascual : La Guerre invisible.

Un combat secret au sein des armées françaises ?

La guerre invisibleUne exposition photographique à l’Hôtel de Brienne ainsi qu’un colloque organisé aux Invalides ont cherché à clôturer l’année 2013 sur l’aspect positif qu’est la participation de plus en plus forte des femmes à la défense de la France depuis la fin de la conscription (passage de 7% en 1992 à 12,7% en 2003 et 15,07% en 2013 d’après les chiffres de l’Observatoire social de la Défense). La parution du livre La Guerre invisible en février 2014 est cependant venue ébranler le mur des certitudes. Les auteures ont emprunté le titre du documentaire américain pour illustrer la lutte similaire et parfois le calvaire que pouvaient vivre les engagées françaises. Le premier témoignage d’une engagée volontaire, nommée Alice dans le texte, frappe par la dureté des propos : « A l’armée, être une femme, c’est une punition ». Toujours en s’exprimant par l’écriture, Charlotte Ficat, diplômée de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr et ayant choisi de quitter la voie des armes, avait également publié un livre témoignage retraçant sa scolarité au sein de la prestigieuse école de commandement française dans Les secrets de Saint-Cyr en 2013. L’ancienne élève officier dénonce le poids des traditions qui classent les « féminines » dans les rangs des « incapables », « grosses », « physiquement en dessous ». Les témoignages de La Guerre invisible et de Charlotte Ficat dessinent une réalité assez dure à comprendre pour un pays affichant des taux d’engagements féminins si importants : les femmes ne rentrent pas dans le processus de socialisation des armées. Si les recrues de sexe féminin tendent à prouver leur valeur et leur courage, elles n’occupent pas une place légitime.

La Guerre invisible précédera un rapport d’enquête demandé par le ministre de la défense au contrôle général des armées (corps d’inspection générale du ministère de la Défense, placé sous l’autorité directe du ministre) sur les situations de discrimination ou de harcèlement dont les femmes peuvent être victimes. De ce rapport, deux points négatifs sont à noter : le développement des carrières féminines demeure freiné et la réalité des agressions sexuelles, parfois non dénoncées, parfois non condamnées.

Une féminisation des armées françaises qui progresse par plateaux

Défilé à Londres d'une unité des Forces Féminines de l'Air, appartenant, lors de la Seconde Guerre mondiale, aux Forces Françaises Libres © service historique de la Défense

Défilé à Londres d’une unité des Forces Féminines de l’Air, appartenant, lors de la Seconde Guerre mondiale, aux Forces Françaises Libres © service historique de la Défense

Les journalistes-auteures de La Guerre invisible relevaient déjà la faible représentation de femmes dans la partie haute de la hiérarchie, partie intégrante pour elle de la discrimination et des harcèlements : comment changer le regard des hommes sur la participation des femmes au sein des armées si les traditions masculines se répètent par les états-majors et les commandants des écoles, principalement des hommes ? Les femmes ont le droit de s’engager au sein des armées (mais seulement sous un statut civil) depuis la loi Paul Boncour de 1938, mais la féminisation des postes à responsabilité n’a réellement commencé que depuis une vingtaine d’années, depuis que Jacques Chirac a, en 1997, décidé de supprimer la conscription. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les femmes ne servaient les armées qu’en tant que personnel auxiliaire sans statut militaire ; il faudra attendre la fin du conflit et l’engagement des femmes au sein des Forces Françaises Libres ou de la Résistance pour qu’elles accèdent à des postes jusque là réservés aux hommes. Entre 1944 et 1998, diverses lois viendront alors sans cesse modifier les statuts des femmes engagées dans les armées françaises. Ainsi en 1951, l’état de militaire à caractère définitif sera reconnu aux femmes, mais elles ne servent que sous contrat. Il faudra attendre les années 1970 avec l’ouverture de l’École Polytechnique aux femmes, la loi du 13 juillet 1972 supprimant toute discrimination statutaire entre les hommes et les femmes engagés ainsi que la loi du 30 octobre 1975 qui autorise l’accès pour les femmes aux corps des sous-officiers pour que les femmes suivent la progression et assimilent les grades jusqu’alors réservés aux hommes. L’accès aux corps d’officiers ne leur sera ouvert qu’en 1983. Jusqu’à maintenant, les postes de sous-mariniers au sein des appareils nucléaires lanceurs d’engins et de gendarmes mobiles ne leur étaient pas autorisés. La fin de la conscription a accéléré la féminisation des armées : la diminution inévitable du nombre de conscrits s’est accompagnée de la reconnaissance du vivier qu’était cette autre moitié de la jeunesse française. Cependant, lors d’un entretien avec les auteures de La Guerre invisible, le sociologue Jean-François Léger reconnaît que « l’armée n’a pas été préparée à la professionnalisation (…), ça a été un choc des cultures ». Un choc aujourd’hui amorti par les postes acquis de bas en haut de la hiérarchie militaire par les engagées féminines : elles sont désormais tout à fait à leur place au sein de l’institution militaire, mais malheureusement, certaines d’entre elles demeurent des victimes.

Que reste-t-il à faire pour le ministère de la Défense ?

Désirant couper avec les idées d’omerta au sein de la Grande Muette, J-Y Le Drian a annoncé les mesures qui seront prises pour remédier aux difficultés ambivalentes que rencontre son ministère. Le 15 avril 2014, dans un discours célébrant dans un premier temps la féminisation des armées et l’engagement des femmes pour la défense de la France, le ministre n’a pas oublié de rappeler les efforts fournis pour faire progresser l’égalité professionnelle notamment par la nomination en septembre 2012 d’un Haut-fonctionnaire à l’égalité des droits, Françoise Gaudin, et la création de l’Observatoire de la parité en décembre 2013. Cette volonté d’égalité a été ponctuée par la surprenante déclaration d’intégration de personnels féminins au sein des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins dès 2017, un poste qui leur avait toujours été refusé.

Le ton a changé lorsqu’ont été évoqués les cas d’agressions et de harcèlement sexuel. J-Y. Le Drian a précisé que ces actions étaient « intolérables » et « inacceptables ». Niant l’existence d’une certaine « omerta institutionnelle », il a néanmoins laissé entendre que peu de cas étaient dénoncés, par peur des victimes. Affichant une volonté de changement des mentalités, diverses mesures ont été prises, comme la mise en place d’une cellule spécialisée dans la vigilance et l’accompagnement des victimes, la cellule THEMIS (rattachée au contrôle des armées). Un amendement au projet de loi sur l’égalité réelle entre hommes et femmes proposé par la ministre Najat Vallaud-Belkacem doit compléter le code de la défense, en y incluant la notion de harcèlement moral et son interdiction. De plus, le projet de loi sur la fonction publique présentait un droit à une protection juridique pour une victime de harcèlement, et les militaires sont également concernés. L’interdit pesant sur les actes de discrimination, harcèlement et agressions sera de même inscrit dans le Code du soldat et dans un Code de déontologie applicable à toutes les armées et tous les services du ministère de la Défense. Au même titre, les référents et représentants militaires devront être formés pour mieux cibler les potentiels problèmes dans une optique de prévention, mais aussi pour sanctionner. Enfin, les locaux devraient être mis aux normes, toujours dans une optique de prévention et de facilitation de la vie en mixité au sein des régiments et lors des opérations à l’extérieur du territoire.

A présent, plus de 48 000 femmes servent au sein des armées françaises. Les différentes lois des années après-guerre cherchant à construire une égalité juridique et professionnelle entre hommes et femmes semblent se conclure seulement en avril 2014 avec l’autorisation des secondes de participer aux opérations des sous-marins nucléaires. Les femmes sont moins nombreuses à se présenter au recrutement (un quart des effectifs d’après le rapport de juin 2013 du Haut Comité d’évaluation à la condition militaire), ce qui explique la place minoritaire qu’elles occupent au sein des armées françaises, mais un second facteur intervient au cours de la carrière des engagées françaises : le fait que le métier militaire demeure culturellement et traditionnellement masculin. L’emprunte laissée par l’histoire et les normes socialisatrices peuvent aujourd’hui encore affecter le parcours des femmes de la Défense.

Marine ERNOULT

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/08/27/le-combat-permanent-des-femmes-au-sein-des-armees-francaises/ © Bulles de Savoir

Download PDF

Laisser un commentaire