Robespierre face à ses juges, 220 ans après. Deuxième partie : Quelle place pour Robespierre dans le « système » révolutionnaire ?

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Le deuxième volet de la réflexion consacrée au personnage de Robespierre évoquera la place de ce dernier au sein de ce que l’on appelle la « Terreur », conçue comme un système contrôlé par le Comité de salut public… voire un « dictateur » tout puissant – absolu ?… Les débats historiographiques n’ont pas manqué à ce sujet, et « l’Incorruptible » constitue un objet d’étude privilégié car, selon François Furet, « ce qui fait de Robespierre une figure immortelle, ce n’est pas qu’il a régné [NDLR : ce terme apparaît à d’autres endroits du livre, alimentant le thème d’un Robespierre « tyran »] quelques mois sur la Révolution ; c’est que la Révolution parle à travers lui son discours le plus tragique et le plus pur. » (Penser la Révolution française, 1978, p. 102) Pour mieux appréhender la place réelle de Robespierre au sein des institutions de l’époque, évoquons en premier lieu ces dernières, afin de mieux mesurer l’influence du « dictateur ».

La Terreur, un « système » consubstantiel à la Révolution ?

S’agissant de la Terreur, un premier problème d’ordre conceptuel se pose car un grand nombre d’historiens récuse l’interprétation simpliste d’une « Terreur » limitée de septembre 1793 à juillet 1794 (soit le « règne » de Robespierre), assimilant violences (parfois produites par des mesures politiques comme l’adoption de la « loi des suspects » le 17 septembre 1793) et Terreur, ce qu’accomplit notamment Patrice Gueniffey dans son ouvrage La politique de la Terreur. Essai sur la violence révolutionnaire, 1789-1794. En discréditant les avancées réelles de la période, y compris pendant l’an II dominé par le Comité de salut public au sein duquel siège Robespierre – abolition de l’esclavage, adoption de la Constitution de juin 1793, loi du maximum… –, Gueniffey entretient le mythe du « système de la Terreur » évoqué par Tallien, l’un des thermidoriens impliqués dans la chute de Robespierre à qui il attribuait ledit système… La boucle est bouclée, et Robespierre devient le maître d’œuvre de la Terreur !

Ajoutons à cela le rôle capital de l’historiographie « antitotalitaire » de gauche, avec en chef de file François Furet. Ce dernier écrit ainsi sans nuance : « Le vrai est que la Terreur fait partie de l’idéologie révolutionnaire, et que celle-ci, constitutive de l’action et de la politique de cette époque, surinvestit le sens des « circonstances » qu’elle contribue largement à faire naître. » (Ibid, p. 105) Après avoir défendu, dans ses premiers écrits, la thèse d’un « dérapage » survenu en 1792 qui séparerait la « bonne » révolution menée par la bourgeoisie éclairée au nom de la liberté – qui se serait contentée d’une monarchie constitutionnelle – de la « mauvaise révolution » de 1793 impliquant les sans-culottes et conduite par les Jacobins qui ne pouvait conduire qu’à la Terreur au nom de l’égalité – cette position se justifiait sur le plan politique du fait de l’admiration de Lénine et des bolcheviks pour les révolutionnaires de 1793 –, Furet radicalise sa position en affirmant que la Terreur se situe dans les gènes mêmes de la Révolution – et, de ce fait, contredit sa thèse initiale en revenant à l’idée selon laquelle la Révolution constitue « un bloc », pour reprendre l’expression de Clemenceau. Dès lors, ce sont l’idée et le processus même de révolution qui conduisent fatalement à l’abîme, les « circonstances » – on remarque d’ailleurs que Furet emploie avec grande précaution des guillemets pour évoquer, pêle-mêle, l’existence d’opposants internes à la révolution et/ou à la république, la guerre avec les puissances étrangères, etc. – jouant dans le cas présent un rôle secondaire et, plus encore, étant le résultat même de ladite révolution ! Autrement dit, pas de guerre avec les monarchies absolues sans révolution – ce qui est assez logique –, mais sans se demander si le mal fondamental ne vient pas de ce que la révolution souhaite justement abattre et que les têtes couronnées ne peuvent accepter.

Cette double interprétation, non exempte de raisonnement idéologique comme l’atteste la volonté de voir dans les évènements de 1793 les précurseurs de la révolution d’Octobre en Russie conduisant fatalement à justifier la « Terreur » du goulag, est largement remise en cause aujourd’hui. D’une part, la périodisation même pose problème, puisque les rouages du « système » sont mis en place en mars (représentants en mission, comités de surveillance et Tribunal révolutionnaire) et avril (Tribunal révolutionnaire) 1793, soit trois mois avant l’entrée de Robespierre au Comité de salut public. D’autre part, dans l’esprit des membres du Comité de salut public, la Terreur n’est qu’un gouvernement d’exception, ce que résume parfaitement Robespierre dans son discours du 25 décembre 1793 devant la Convention : « Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République : celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder. La révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis : la constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible. Le gouvernement révolutionnaire a besoin d’une activité extraordinaire, précisément parce qu’il est en guerre. » Dès lors, une fois la paix retrouvée – reste toutefois à déterminer quand cette paix interviendrait, la prolongation de l’état d’exception alimentant les rumeurs et spéculations sur l’institutionnalisation de la Terreur en un système sui generis –, la constitution prendrait le pas sur le « gouvernement de guerre » ; car il s’agit bien ici d’un tel état, qui n’est pas propre à la seule histoire de la Révolution, française ou bolchevique, mais a pu exister pour d’autres Etats et dans d’autres circonstances. Faut-il d’ailleurs rappeler que Thermidor ne met pas fin au gouvernement révolutionnaire, en place jusqu’à l’instauration du Directoire en 1795 ? On ne peut donc réduire la Terreur aux seuls violences et massacres, qui ont débouché sur des excès intolérables et que, d’ailleurs, Robespierre condamnait fermement (cf. infra). Mais il est toutefois vrai que la Terreur de la Révolution est en partie liée à une idéologie nouvelle, celle de propager une démocratie pure basée sur les droits de l’homme et du citoyen, éclairée par la raison – et l’on retrouve ici le rôle attribué à la Fête de l’Être suprême –, etc. C’est pour cette raison que Furet a cru déceler dans la Révolution la matrice des totalitarismes du XXe siècle, du fait de la forte charge idéologique dans le discours révolutionnaire, et plus particulièrement celui de Robespierre.

Mais même dans ce cas de figure, comparaison n’est pas raison, et l’assimilation de la Terreur révolutionnaire de 1793 au goulag constitue une grave faute historique. Quitte à entrer dans les comparaisons, faut-il rappeler que la propriété privée a toujours subsisté en 1793 et n’a pas été accaparée par les hommes du Salut public ? Que la liberté de la presse n’a jamais cessé – à ce titre, le Père Duchesne d’Hébert et le Vieux Cordelier de Desmoulins continuent de paraître à l’hiver 1794 ? Que la Convention nationale parvient à mettre fin aux pouvoirs du Comité de salut public après la chute de Robespierre – tout en précisant que ce dernier voulait justement, dans son discours du 8 Thermidor la veille de son arrestation, redonner son autorité entière à la Convention qu’il considérait l’incarnation pleine et entière de la souveraineté populaire ? Le raisonnement de Furet s’inscrit dans le contexte des années 1970-1980, celui de l’assaut de la gauche « antitotalitaire » et de la pensée néolibérale contre les mêmes adversaires (communisme, jacobinisme…), expliquant à la fois leur rapprochement à plus d’un titre sur divers sujets – y compris politiques – et la transmission d’une vision de la Révolution figeant la Terreur en un système au sein duquel règnerait Robespierre. L’actualité fait de plus écho à cette image traditionnelle : le 8 août dernier, le site du Monde – souvent à la pointe de la croisade antirobespierriste et antijacobine – publie l’interview d’un ancien diplomate du régime khmer rouge, Suong Sikoeun, qui, à la question « Avec le recul, qu’est-ce qui explique que vous ayez adhéré à de régime ? », répond : « En France, j’ai étudié la philosophie du siècle des Lumières et celle de la Révolution française. J’ai été fasciné par la personnalité de Robespierre. Pour moi, il incarnait l’intégrité, le courage, l’abnégation. Et Robespierre, c’est l’essence de l’idéologie khmère rouge ! Je me suis convaincu qu’il fallait se sacrifier pour le Parti, pour la révolution du peuple. Finalement, je me suis fourvoyé, j’ai été trompé par l’idéologie, mais, en tant que tel, non, je ne me suis pas trompé, j’étais sincère, je croyais aux idéaux qui ont mené à mon engagement politique. Je l’ai payé cher, sur le plan personnel. » Au passage, nous pouvons noter que cet article s’intitule : « Robespierre, c’est l’essence de l’idéologie khmère rouge »… Les légendes ont la vie dure, et ce dernier titre corrobore toutes celles élaborées depuis Thermidor au sujet du rôle « noir » de Robespierre.

Robespierre, « tyran » et artisan « fanatique » de la Terreur ?

Dans la continuité du propos précédent, Robespierre est vite devenu le maître absolu de la Terreur, légende tenace forgée dès avant la chute de l’« Incorruptible » et justifiée après sa mort pour faire porter la responsabilité à un seul bouc-émissaire des violences perpétrées en 1793 et, surtout, 1794. C’est ainsi que les conventionnels, qui ont pourtant voté les lois proposées par le Comité de salut public – y compris la fameuse loi de Prairial en juin 1794 qui est connue pour avoir instauré la « Grande Terreur » – et les représentants en mission chargés d’appliquer les décisions adoptées à la Convention en France ont pu accuser Robespierre. Assez symptomatique de cette tendance est le député montagnard Merlin de Thionville, auteur en 1794 d’un pamphlet intitulé Capet et Robespierre (tout un programme !), où il déclare pour justifier l’exécution du 10 Thermidor : « L’an 2, il y avait aussi en France un homme dont le pouvoir était absolu dans la réalité, limité seulement en apparence, soutenu par une popularité acquise on ne sait comment, et à qui on l’avait fait une réputation factice ce probité et de capacité comme à tant d’autres princes. Cet homme disposait de toutes les places et de l’argent de la République. Il avait par conséquent pour soutiens tous ceux qui voulaient recevoir de l’argent sans le gagner et des places sans les mériter. Aussi, quand les amis de la liberté ont attaqué son autorité, tous ses courtisans, tous ceux qui pillaient, qui emprisonnaient, qui tuaient en son nom ont fait une coalition pour faire revivre son autorité. » Tout en constatant que Merlin de Thionville reconnaît que Robespierre jouit d’une grande popularité – ce qui sera évoqué plus bas –, arrêtons-nous un instant sur cette image de Robespierre, maître absolu, ordonnant de tuer tous ses ennemis, régnant comme un roi. Et les caricatures de fleurir sur le « bourreau sanguinaire »… Evidemment, cette vision simpliste a fait le succès des manuels scolaires : la caricature ci-après se retrouve, pêle-mêle, au sein des manuels de 4e Nathan (doc. 5 p. 67) et Hachette (doc. 3 p. 72) pour les éditions de 2011 ; dans les manuels de seconde Magnard (doc. 5 p. 221), Nathan collection Cote (doc. 5 p. 267) et Belin (doc. 4 p. 269) pour les éditions de 2010. Seul le Nathan de seconde précise : « Pour ses adversaires, Robespierre a institué une dictature ; il est le principal responsable de la Terreur et des exécutions » ; une première partie plus mesurée, mais comme quoi la ponctuation joue un rôle dans le sens qu’on veut donner à l’ensemble de la phrase… Pour les autres ouvrages, aucune précaution (l’étude de cas du Belin de seconde étant même intitulée : « Maximilien de Robespierre, de la démocratie à la Terreur »…), et on aboutit au résultat suivant :

Précisons d’abord le fonctionnement des institutions nées des mesures d’exception. Pour rappel, les instruments de la « Terreur » ont été introduits avant l’entrée au Comité de salut public (cf. infra). Comment se répartissent les fonctions ? Le Comité de salut public se compose de 12 membres, renouvelés chaque mois. Entré le 27 juillet 1793, Robespierre ne quittera pas le Comité jusqu’à Thermidor, comme les 11 autres membres – à l’exception de Hérault de Séchelles arrêté en décembre 1793 et jugé avec les « Indulgents » en avril 1794. Ce gouvernement se veut exceptionnel du fait des nombreux périls, y compris intérieurs : Jean-Paul Marat, très apprécié des sans-culottes, a été assassiné deux semaines avant l’entrée de Robespierre au gouvernement, renforçant la suspicion envers les « traîtres » de l’intérieur. Le Comité est composé de politiques (parmi lesquels deux proches de Robespierre, Saint-Just et Couthon) et de techniciens tels Lazare Carnot, en charge de l’armée et en tension constante avec Saint-Just. Plus d’une fois, les tensions éclatent au sein de ce Comité où se retrouvent de nombreux courants : entrés les derniers en septembre 1793, Collot d’Herbois et Billaud-Varenne sont proches des « Exagérés » et souhaitent renforcer la Terreur, quand Lindet est plus mesuré et s’opposera à l’arrestation de Danton ; si la plupart sont des montagnards, l’un des hommes forts du Comité est Bertrand Barère, issu du Marais qui est le groupe majoritaire à la Convention. Le Comité propose des projets de loi à la Convention et exécute ceux-ci une fois adoptés. Il y a donc bien séparation des pouvoirs, et au sein même du Comité la décision doit être prise à une très large majorité. A titre d’exemple, on accuse souvent Robespierre d’avoir envoyé Danton et Desmoulins à la guillotine (ce qu’explicite sans nuance l’un des manuels scolaires déjà cités). Pourtant, Robespierre s’est longtemps opposé à l’exécution des dantonistes et a cherché à sauver son ami Desmoulins ; mais il a dû céder face à la pression de Collot d’Herbois, Billaud-Varenne et surtout Saint-Just.

Schéma des institutions du gouvernement révolutionnaire en 1793-1794

Schéma des institutions du gouvernement révolutionnaire en 1793-1794

L’arrestation actée par le Comité de salut public, il faut obtenir l’accord de l’autre Comité, beaucoup moins connu, celui de sûreté générale. Egalement composé de 12 membres, ses plus illustres membres sont Vadier, Amar, Le Bas (un proche de Robespierre) et le peintre Jacques-Louis David. En charge de la police, il donne les ordres d’arrestation et fait traduire les suspects devant le Tribunal révolutionnaire, qui dépend de lui et où s’illustre le tristement célèbre Fouquier-Tinville, parent proche de Camille Desmoulins qu’il enverra pourtant à la mort. D’emblée tombe un nouveau mythe : le Tribunal ne dépend pas du Comité de salut public, où régnerait Robespierre, mais bien du Comité de sûreté générale – même si, comme il a été dit, le Comité de salut public donne aussi son aval. Il n’empêche, les tensions entre les deux Comités ont existé, et en particulier entre ce que l’on a appelé le « triumvirat » Robespierre-Saint-Just-Couthon d’une part, Amar et Vadier d’autre part, qui étaient plus proches de Collot, Billaud et Barère. L’une des causes de l’affrontement fut la création par le « triumvirat » d’un Bureau de police générale, pour réduire l’influence du Comité de sûreté qui poussait à l’extrême les décisions d’arrestation et d’exécution à la peine capitale. C’est en partie au sein des Comités que se développa alors le thème du « Robespierre dictateur » : Vadier monte de toute pièce une prétendue conspiration contre Robespierre, l’affaire Théot – une mystique qui annonce l’arrivée d’un nouveau Messie –, pour discréditer le culte de l’Être suprême ; la loi de Prairial est appliquée avec zèle par le Comité de sûreté et le Tribunal révolutionnaire de Paris, expliquant l’impressionnant nombre de 1.376 exécutions en six semaines – contre 1.200 entre avril 1793 et juin 1794 –, ce qui discrédite Couthon, le principal auteur de la loi pourtant adoptée par la Convention…

La Convention, justement ! Elle désigne les représentants de la souveraineté nationale au moment de la proclamation de la Ière République le 21 septembre 1792 ; jusqu’alors, on parle encore d’Assemblée. La Convention occupe les fonctions traditionnelles du législatif en votant les lois proposées par le gouvernement – donc, à partir de 1793, par le Comité de salut public. Outre ce rappel démontrant que toutes les lois dont on accable Robespierre ont été bel et bien adoptées par la Convention, analysons la composition de cette dernière : 749 députés y siègent et, fait significatif, le parti majoritaire du 21 septembre 1792 à Thermidor est… le Marais, soit le parti du centre majoritaire à lui seul et qui fait pencher la balance en faveur des « Girondins » jusqu’à l’arrestation de 29 députés le 2 juin 1793, puis des « Montagnards ». Or il a déjà été signalé que l’un des hommes forts du Marais est Barère, membre du Comité de salut public. Par conséquent, et de nombreux votes le prouvent, les mesures adoptées entre septembre 1793 et septembre 1794 ne sont pas du seul ressort des « Montagnards » (et encore moins de la volonté absolue de Robespierre…), mais d’une grande partie des centristes voire, à certaines occasions, de quelques « Girondins ». Ce jeu de bascule se comprend davantage au moment de la chute de Robespierre : les dissensions internes des « Montagnards » éclatent, et le Marais attend de voir de quel côté penche la balance avant de se rallier, sous l’impulsion de Barère alors en tension avec Robespierre depuis plusieurs semaines, du côté des « frondeurs » (terme à la mode, s’il en est…) renversant « l’Incorruptible » et ses plus proches compagnons.

Enfin, et cela permettra d’évoquer le débat sur le caractère présumé « sanguinaire » de Robespierre, il ne faut pas oublier les représentants en mission dans les départements, chargés d’appliquer les lois votées par la Convention in situ ; parmi eux se trouvent des députés tel Couthon (avant son entrée au Comité de salut public). Seule une minorité d’entre eux exercera un pouvoir quasi dictatorial – et, par là-même, contribuera à des massacres réels –, à l’image de Jean-Baptiste Carrier à Nantes ou de Joseph Fouché à Lyon en 1793, l’un des principaux artisans du complot de Thermidor. Pourtant, le grand public n’a retenu qu’un protagoniste des massacres : Robespierre ! Il est vrai que les émissions de grand public ne versent pas dans la demi-mesure pour contredire la « légende noire » poursuivant « l’Incorruptible » depuis son exécution. Prenons l’exemple, bien développé par les historiens Marc Belissa et Yannick Bosc, du documentaire diffusé le 7 mars 2012 par France 3 et intitulé « Robespierre : bourreau de la Vendée ? ». Outre le titre laissant déjà entendre la réponse, le documentaire, orienté dans un sens favorable aux monarchistes (se reporter au site indiqué), donne la parole à des historiens parfois non spécialistes de la période, tel Stéphane Courtois connu pour son… Livre noir du communisme : drôle de coïncidence de le voir intervenir sur ce sujet !… Inutile de détailler le raisonnement déjà opéré par François Furet, et contentons-nous de signaler que seul Jean-Clément Martin, dont les travaux sur la violence révolutionnaire font désormais autorité (on peut citer Violence et révolution. Essai sur la naissance d’un mythe national, 2006), aura le droit (brièvement) à la parole ; mais bien moins que le royaliste Sécher, qui est devenu le spécialiste de la « mémoire génocidaire » de la Vendée (assez significatif est son ouvrage Vendée : du génocide au mémoricide. Mécanique d’un crime légal contre l’humanité, 2011. On ne sera pas surpris de retrouver Stéphane Courtois à la préface…). Ce documentaire fait suite au numéro 777 de la revue Historia, publié en août 2011 et intitulé « Robespierre : le psychopathe légaliste », où les qualificatifs fleurissent : tantôt « forcené de la guillotine », tantôt « boucherie nationale », tantôt « Khmers rouges » (encore une coïncidence !)… Ce numéro n’était toutefois pas un coup d’essai : déjà, le numéro 25 des Collections de l’Histoire d’octobre-décembre 2004 donne la parole à Patrice Gueniffey, dont l’article au titre évocateur, « Robespierre : itinéraire d’un fanatique » (pp. 68-73), évoque tour à tour un « inquisiteur », un « chef de secte », un « fanatique », sans oublier qu’il dirige « une dictature toujours plus personnelle » caractérisée par « une terreur toujours plus accrue » (ajoutons au passage que Saint-Just a le droit aux charmants surnoms d’« ange exterminateur » et de « pourvoyeur de la guillotine »…). Pour conclure en beauté ce modèle de désinformation voire de propagande, était convié s’exprimer dans le documentaire de France 3 Christophe Bourseiller, journaliste spécialiste de l’extrême-gauche qui peut déclarer que les colonnes infernales de Turreau (du nom du général en charge de la répression de la Vendée ouvertement en rébellion contre le pouvoir) « préfigurent les Einsatzgruppen » ; ou comment, en une citation, mettre à pied d’égalité jacobinisme, nazisme et communisme (oui car, bien entendu, les projets sont de même nature)…

Malheureusement, les faits sont horriblement têtus ; jugeons plutôt :

  • Il n’y a JAMAIS eu de plan de concertation ni de planification pour l’extermination de l’ensemble de la population vendéenne ; en revanche, il existe bel et bien un plan pour l’anéantissement des rebelles – ce qui est une subtilité non négligeable… A ce propos, Robespierre ne prononça pas de discours appelant au massacre des Vendéens.

  • S’agissant des massacres perpétrés par des représentants en mission disposant d’une relative autonomie, la sœur de l’« Incorruptible », Charlotte, témoigne d’un échange de son frère avec Fouché, revenu de Lyon : « Mon frère lui demanda compte du sang qu’il avait fait couler et lui reprocha sa conduite avec une telle énergie d’expression que Fouché était pâle et tremblant. Il balbutia quelques excuses et rejeta les mesures cruelles qu’il avait prises sur la dureté des circonstances. Robespierre lui répondit que rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s’était rendu coupable ; que Lyon, il est vrai, avait été en insurrection contre la Convention nationale, mais que ce n’était pas une raison pour faire mitrailler en masse des ennemis désarmés. » (Charlotte de Robespierre, Mémoires, édition de 2006, p. 106)

  • Enfin, comment ne pas évoquer ce témoignage saisissant de Jacques-Marie Rouzet, un conventionnel « girondin » arrêté en octobre 1793 pour avoir dénoncé l’arrestation des 29 collègues le 2 juin 1793 et faisant partie des 73 conventionnels ayant échappé à la peine de mort suite à l’intervention de Robespierre : « Ce fut lui qui, le 3 octobre 1793, empêcha que les soixante-treize mis en arrestation fussent aussi accusés […] Ce fut Robespierre qui repoussa les sanguinaires aboiements d’Hébert dans sa feuille du Père Duchesne, et les hurlements, entre autres, de Dufourny à la tribune des Jacobins, tous également impatients de faire de ces prévenus une hécatombe. » (Histoire du duc d’Orléans, pp. 150-151)

  • Ultime paradoxe, soulevé par Merlin de Thionville : l’incroyable popularité dont a joui Robespierre, à tel point qu’aucune prison n’accepta de l’accueillir une fois arrêté et que la Commune de Paris était prête à se soulever, chose qui n’avait pas eu lieu pour Danton par exemple. Objet d’admiration, notamment des femmes – dont il ne profitait pourtant pas – et aux Jacobins, ses discours souvent longs soulevaient l’enthousiasme des foules. Par son style sobre et austère, son calme et la mesure du ton, il se situait au niveau de ses interlocuteurs privilégiés, les sans-culottes et tous les individus attendant l’avènement d’une nouvelle ère. Il représentait un espoir pour les plus modestes par sa défense continue de l’égalité, la souveraineté populaire, la justice sociale. D’aucun le qualifierait de « populiste », terme très en vogue aujourd’hui ; en réalité, il incarne, il personnalise ce bas peuple dont il a toujours pris la défense, et qui fait dire à François Furet : « Il est le peuple dans les sections, le peuple aux Jacobins, le peuple dans la représentation nationale. » (op. cit., p. 101). Et d’ajouter : « et cette transparence entre le peuple et tous les lieux où l’on parle en son nom – à commencer par la Convention – qu’il faut constamment instituer, contrôler, établir, comme la condition de légitimité du pouvoir, mais aussi comme son premier devoir : c’est la fonction de la Terreur. » (Ibid.) Mais le risque lié à cette confusion – dont Robespierre lui-même se méfiait – réside dans l’assimilation que « l’Incorruptible » avait bien senti entre sa personne et le « système » dont il n’était qu’un rouage, certes particulier du fait de sa passion révolutionnaire tendant à le transformer, aux yeux de ses adversaires, en un chef de secte, un « Pontife » dénoncé par le député montagnard Dubois-Crancé, adversaire de Robespierre lors du 9 Thermidor, devant la Convention quelques jours après l’exécution de ce dernier : « Hypocrite longtemps même avant la Révolution, il travaillait à recomposer les débris d’une religion de sang, pour se faire, comme Cromwell, un appui des fanatiques. » (cité dans Paul Chopelin, « Le mythe du « grand prêtre » de la Révolution. Robespierre, la religion et l’Être Suprême », in Michel Biard et Philippe Bourdin, Robespierre. Portraits croisés, Armand Colin, 2012, p. 143)

Ces données, comme toutes les autres, ne pèsent malheureusement pas bien lourd face à une « légende noire » tenace, savamment entretenue par une historiographie originellement réactionnaire et qui a trouvé des échos dans les courants libéral et « antitotalitaire » de gauche, au point de permettre à ces derniers de constituer la matrice intellectuelle des programmes du secondaire et, dans une large mesure, des représentations théâtrales et cinématographiques… C’est cet aspect qu’il conviendra d’analyser dans le dernier volet consacré à Robespierre.

Fadi KASSEM

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/09/19/robespierre-face-a-ses-juges-220-ans-apres-deuxieme-partie-quelle-place-pour-robespierre-dans-le-systeme-revolutionnaire/ © Bulles de Savoir

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Commentaires

  1. Conomore

    Texte fort intéressant et qui remet bien des choses à leur place. Je ferai seulement deux ou trois remarques à voir plutôt comme des ajustements qui ne remettent pas en cause le fond.

    – La légende noire de Robespierre n’est pas forcément d’origine réactionnaire, même si les royalistes s’en sont emparé, non sans nuances d’ailleurs. Après tout, Louis XVIII lui-même en parlait comme d’une « forte tête, un grand homme d’Etat », tandis que le royaliste Berryer dira en 1825: « Je n’oublierai jamais que la Convention a sauvé mon pays ». Plus près de nous, le très réactionnaire Jacques Bainville reconnaîtra dans son « Histoire de France »: « C’est ainsi, dans cette mesure et pour ces raisons, que malgré ses atroces folies, malgré ses agents ignobles, la Terreur a été nationale. Elle a tendu les ressorts de la France dans un des plus grands dangers qu’elle ait connus. Elle a contribué à la sauver ou plutôt à différer l’heure qui reviendra à la fin du Directoire, que Napoléon ler reculera encore, jusqu’au jour où il sera lui-même vaincu. » La légende noire de Robespierre est d’abord née chez les Thermidoriens, pour la plupart ultra terroristes.
    – En ce qui concerne la propriété privée, s’il est vrai qu’elle existe toujours au moment de la prétendue « dictature » de Robespierre, on ne peut passer sous silence les décrets de Ventôse, élaborés par Saint-Just, qui constituent une vaste tentative d’expropriation des « ennemis de la Révolution » au profit des « patriotes indigents » et dont Jaurès dira plus tard : «  »C’était offrir au peuple révolutionnaire une immense proie. Mais c’était mieux que cela. C’était donner à la propriété un nouveau fondement juridique ». La tentative fit long feu, mais elle fut approuvée par Robespierre.
    – Enfin, il me semble que la loi de Prairial aurait mérité plus de développements, même si on peut surtout reprocher à Robespierre, absent du Comité de salut public après sa promulgation, de n’avoir pas été plus attentif à son application. Du reste, la question ne va guère dans le sens d’une hypothétique dictature.

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