Robespierre face à ses juges, 220 ans après. Troisième partie : Robespierre, ou la difficile déconstruction de la légende noire.

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Le dernier temps de la réflexion consacrée à Robespierre s’intéressera à l’image dégagée par l’« Incorruptible » à notre époque, aussi bien auprès des hommes politiques que de la société civile, de la sphère cinématographique que celle médiatique… Un aspect frappe par son extraordinaire caractère paradoxal : jamais autant de travaux d’historiens n’ont mis à mal la « légende noire » héritée de Thermidor… et pourtant jamais cette dernière n’a autant été présente dans les discours politiques, les programmes scolaires ou les représentations cinéma !

Quand les politiques parlent de Robespierre…

« Nous acceptons bien la Révolution française et Robespierre dans notre passé. Je ne vois pas pourquoi nous accepterions Robespierre et pas Brasillach ! » (Jean-Marie Le Pen) Les propos de l’ancien leader du Front national (FN) illustrent ce qui demeure le principal obstacle pour la reconnaissance de la figure de « l’Incorruptible », à savoir une vision véhiculée par les sphères politique, scolaire, médiatique et culturelle (en particulier le cinéma) qui a épousé l’historiographie furetiste sans aucune nuance. Comparer le rédacteur en chef du journal ultra-collaborationniste et antisémite Je suis partout à l’homme qui réclamait l’égalité civile pour les juifs : une pirouette « intellectuelle » supplémentaire de Jean-Marie Le Pen, qui prouverait qu’il dispose d’une totale – et décomplexée – liberté de parole. Ce dernier n’est toutefois pas le seul à falsifier l’histoire, et l’on relève des propos parfois plus haineux et désinformés de la part d’autres personnalités. Jugeons-en plutôt avec ce petit florilège :

  • Spécialiste ès-falsifications grossières et mensonges éhontés, Jean-François Copé n’a pas hésité, au cours d’un meeting de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) à Nice le 30 octobre 2012, à déclarer : « Le matraquage fiscal qu’il [François Hollande]impose au forceps (…) se double d’un processus de stigmatisation systématique des catégories de Français les unes après les autres. Vieille technique de gauche qui rappelle le Robespierre d’autrefois : on décapite d’abord, on discute après. » L’ex-leader de l’UMP n’en était pas à son premier coup d’essai car quelques mois plus tôt, il accusait Jean-Luc Mélenchon de n’être « qu’un leader populiste et démagogique dont certains des propos n’ont rien à envier à ceux du FN lorsqu’il nous explique que Cuba n’est pas une dictature, que Robespierre est son héros alors qu’il s’agit d’un tyran sanguinaire qui a déshonoré la Révolution française. » Ou comment atteindre le degré – moins que – zéro du débat politique et de la – non – réflexion…

  • Le Parti socialiste (PS) n’est pas en reste, en la personne Bertrand Delanoë : l’ancien maire de Paris affirma, en réponse à une tribune d’Alexie Corbière publiée dans Le Monde le 28 juin 2011 plaidant pour baptiser une rue de Paris du nom de Robespierre : « [Robespierre] a incarné la Terreur. […] Avec Robespierre, les opposants sont éliminés par la guillotine, les Girondins, puis les Hébertistes et les partisans de Danton, y compris Camille Desmoulins dont il était si proche. » Avant de sortir le « point Godwin » version bolchevique : « Ce débat sur Robespierre n’est pas anecdotique. Est-ce un hasard si on le retrouve dans les années vingt où la façon dont Lénine et les Bolcheviks exerçaient leur dictature se justifiait par l’exercice du pouvoir par Robespierre et les Jacobins ? […] [Dans Libération du 27 juin 2011,] Henri Locard, historien, revenait sur les années fondatrices passées en France des futurs dirigeants Khmers rouges. Je le cite : ‘les Cambodgiens sont très influencés par l’histoire de la Révolution française d’Albert Soboul. Leur plus grand héros reste Robespierre. Très vite, s’impose chez eux l’idée que le but de leur lutte est si noble qu’elle peut tolérer l’exécution d’être humains’. » Bien entendu, Bertrand Delanoë ne se prive pas de rappeler que « depuis [Albert Soboul], d’autres historiens, notamment François Furet et Mona Ozouf, ont eu une lecture différente de ces évènements. » (l’ensemble de la lettre de Bertrand Delanoë est consultable dans Alexis Corbière et Laurent Maffeïs, Robespierre, reviens !, 2012, pp. 120-122)

Une « légende noire » savamment entretenue

Passons les propos de personnalités du centre-droit ou des écologistes, voire même de la gauche communiste – le communard Gustave Tridon – qui ne pardonne pas à Robespierre l’exécution des « Exagérés » coupable d’avoir maté le mouvement des « sans-culottes », ce que Saint-Just constata à travers sa célèbre formule : « La Révolution est glacée ». Attardons-nous désormais sur la sphère médiatique et culturelle. L’exemple du documentaire de France 3 revient en mémoire, mais pour donner plus de poids à la démonstration nous prendrons trois exemples précis contribuant à entretenir la « légende noire ».

Citons tout d’abord, ce « bijou » de propagande, paru aux éditions du Cerf en 2008, intitulé Le Livre noir de la Révolution française. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil aux noms d’auteurs : Stéphane Courtois, grand passionné de « Livre noir » auteur de l’article « De la Révolution française à la révolution d’Octobre » (pp. 395-402) ; Jean-Christian Petitfils, auteur de l’article « Louis XVI et la révolution de la souveraineté, 1787-1789 » (pp. 89-104), conseiller du documentaires télévisé diffusé sur France 2 le 11 février 2009, « L’évasion de Louis XVI », qui défend la thèse d’un roi fuyant le 21 juin 1791 pour négocier une nouvelle Constitution avec les révolutionnaires, les vrais coupables de la radicalisation du fait de leur intransigeance (ainsi, le roi n’aurait pas l’intention d’écraser la Révolution depuis l’étranger !). Plus emblématique est Frédéric Rovillois, professeur de droit public et conseiller à la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), think tank libéral fondé en 2004 avec le soutien de l’UMP (fondation au sein de laquelle se retrouve un certain… Stéphane Courtois), auteur de l’article au titre évocateur « Saint-Just fasciste ? » (pp. 183-212) – sans guillemets s’il vous plaît ! –, où l’on peut lire notamment : « c’est pourquoi la pensée de Saint-Just, forgée au feu de la Révolution, peut être considérée comme « annonçant » le fascisme (et le léninisme) [NDLR : l’antienne fascisme = communisme n’est jamais très loin…], mais pas la philosophie de Nietzsche, ou celle de Karl Marx » (p. 186).

Michel Onfray se distingue par ses saillies, souvent dans le but de discréditer Jean-Luc Mélenchon. Comme dans le Nouvel Observateur le 12 avril 2012, où le philosophe (mais non historien de toute évidence…) déclarait au sujet de l’ex-dirigeant du Parti de Gauche : « l’homme qui joue volontiers sa partition politique contemporaine sur le registre de la révolution française, et qui en pratique une lecture strictement jacobine, n’ignore pas que la dictature fut justement la passion révolutionnaire des deux héros pour lesquels il confesse une admiration : Robespierre et Saint-Just, plus célèbres dans l’exercice de la Terreur et de la guillotine que dans l’exercice des libertés… » Intraitable, Onfray récidive sans vergogne dans une chronique mensuelle publiée sur internet en janvier 2014 et dont le titre, « L’époque sent le sang », annonce d’emblée la couleur : « La France est un drôle de pays qui porte toujours en son sein une catégorie de gens, qui, sous prétexte de faire le bien de leur prochain, les envoient quand ils le peuvent à la guillotine, au goulag ou dans un camp de concentration. Les robespierristes français font partie de cette engeance qui parle amour du peuple, mais lui raccourcit la tête ; qui célèbre la laïcité, mais se prosterne devant l’Etre Suprême et jouit du rituel de leur religion déiste ; qui en appelle au bonheur de l’humanité, mais recouvre la terre de sang et de ruines, de guerre et d’expéditions punitives en faisant des milliers de cadavres avec le corps des petits et des sans-grades… » Avant de régler ses comptes un peu plus loin : « Le net porte trace des cris d’orfraie de tous ceux qui s’insurgent d’un pareil crime de lèse majesté révolutionnaire : prétendus historiens vraiment appointés par la Sorbonne, tribuns du Front de Gauche, fonctionnaires de l’université transformés en révolutionnaires en peau de lapin, éditeur de bluettes révolutionnaires radicales, sans parler des héros sans visage du net nostalgiques de la Veuve  – tous vantent les mérites de Robespierre et de la Terreur. » Les « prétendus historiens » apprécieront le travail tout rigoureux du « proclamé philosophe »…

Sur le plan cinématographique, le film La Révolution française de Robert Enrico et Richard T. Effron, sorti à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française en 1989, a été salué par la critique. Composé en deux parties allant des prémices de la révolution à la mort de Robespierre (d’entrée, le ton est donné), il reprend le découpage inspiré par les premiers écrits de François Furet qui voyait dans la période 1793-1794 un « dérapage » de la révolution jusqu’alors respectable parce que libérale. Les titres des deux parties résument parfaitement le propos : d’un côté, « Les Années lumière », jusqu’à la chute de Louis XVI le 10 août 1792 ; de l’autre, « Les Années terribles » (l’expression est employée par François Furet dans son article « Le catéchisme révolutionnaire », publié dans Les Annales, n°2, mars-avril 171, et repris dans Penser la Révolution française, pp. 133-207 ; on retrouve l’expression à la page 202 du livre), jusqu’à l’exécution de « l’Incorruptible ». Si le premier tome est assez fidèle à l’histoire communément admise – malgré quelques simplifications –, la deuxième partie ne fait que reprendre la « légende noire » représentant en un « tyran », un homme sanguinaire envoyant à la mort son ami Desmoulins, et transformant au passage les « Girondins » puis Danton en héros, quand bien même ces derniers ont aussi contribué à une révolution que Clemenceau considérait être « un bloc ». La « légende noire » culmine lorsque Robespierre apparaît en « Pontife » de la fête de l’Être suprême et lorsque le film laisse sous-entendre, à travers les attaques des comités, que Robespierre est le seul responsable de la « Grande Terreur » suite à l’adoption de la « loi de Prairial ».

Quelques années plus tôt, en 1983, le Danton d’Andrzej Wajda, dans lequel s’illustre avec brio Gérard Depardieu, met en scène le duel entre Danton et Robespierre, reprenant l’affrontement historiographique hérité du début du XXe siècle entre Alphonse Aulard (partisan de Danton) et Albert Mathiez : Robespierre y apparaît progressivement en dictateur, développant le culte de la personnalité et demandant à Jacques-Louis David d’effacer Fabre d’Eglantine du tableau Le Serment du jeu de paume que le peintre était en train de composer… Le film de Wajda se permet plusieurs libertés avec la réalité historique, rendant Danton plus populaire que Robespierre auprès des sans-culottes : ce dernier – auquel Collot d’Herbois glisse au moment du débat sur l’arrestation de Danton « Tu parles comme si tu étais un roi lorsqu’il interpelle son cabinet » – représenterait donc le gouvernement dirigé par le dictateur coupé de tous (sauf du Comité) et contesté par l’homme du peuple.

Affiche du film Danton, faisant bien ressortir le contraste entre un Danton héros de la liberté, le visage serein, et un Robespierre sur fond rouge – couleur du sang ? – au faciès très inquiétant…

Affiche du film Danton, faisant bien ressortir le contraste entre un Danton héros de la liberté, le visage serein, et un Robespierre sur fond rouge – couleur du sang ? – au faciès très inquiétant…

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire » (Jean Jaurès)

Il n’existe pas de vérité unique sur la Révolution, comme tout phénomène historique. Aujourd’hui, les débats entre l’école jacobine (au sein de laquelle Aulard et Mathiez se sont affrontés), marxiste (Claude Mazauric, Albert Soboul) et néojacobine (Michel Vovelle) d’une part, et les écoles libérale et révisionniste de l’autre sont de plus en plus en bute à de nouvelles recherches souhaitant dépasser ces clivages (pour se faire une petite idée de l’évolution des débats historiographiques, on pourra consulter Eric Hobsbawm, Aux armes historiens. Deux siècles d’histoire de la Révolution française, La Découverte, 2007). Mais les débats historiographiques font toujours ressortir des tendances politiques ou intellectuelles : Michel Biard a ainsi succédé à Philippe Bourdin comme président de la Société des études robespierristes. La prise de position peut exister, mais la déformation des faits est inacceptable. La pensée furetiste, aussi stimulante soit-elle, a nourri un révisionnisme aux conséquences politiques et intellectuelles désastreuses, ce que les citations usitées dans cet article démontrent clairement. Le plus surprenant demeure l’écart extraordinaire entre, d’une part, un « air du temps » clairement dominé par la pensée furetiste et, de l’autre, une production scientifique et littéraire où la « légende noire » est clairement et magistralement renvoyée aux oubliettes. Outre les ouvrages déjà signalés ou les historiens dont le nom a été cité, signalons l’œuvre de réflexion salutaire du philosophe Slavoj Zizek, Robespierre : entre vertu et terreur, dont le titre fait clairement référence au célèbre discours prononcé le 5 février 1794 et dans lequel l’« Incorruptible » explique : « Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante ». Zizek repense les liens entre la démocratie et le violence qui peut en découler du fait de l’application absolue de ce concept, nourrissant à la fois le débat et la réflexion à une époque où la démocratie n’est plus pensée dans une logique de combat et de violence, mais d’apaisement consensuel au risque de réduire le sens du débat politique. Malgré toute cette littérature évoquée (et elle est très loin d’être exhaustive), l’école révisionniste et libérale conserve son emprise intellectuelle et mentale. Signalons également la publication de deux ouvrages récents, qui permettent de mesurer davantage les progrès de la recherche historique : Robespierre, la biographie d’Hervé Leuwers, professeur à l’université Lille-3, publiée aux éditions Fayard en cet été 2014 ; mais aussi l’ouvrage collectif paru aux éditions Ellipses en 2013, Robespierre : la fabrication d’un mythe, sous la direction de Marc Bélissa et Yannick Bosc. L’actuelle maire de Paris, Anne Hidalgo, peut donc être rassurée : les recherches ont bien été menées et arrivent à des conclusions très nettes sur Robespierre (en juin 2011, alors première adjointe du maire de Paris Bertrand Delanoë qui refusa de baptiser une rue de Paris du nom de Robespierre, elle déclara au sujet de Robespierre : « Le sujet n’est pas encore mûr. Il reste non consensuel, mais pourquoi ne pas continuer à travailler sur son héritage ? Les historiens peuvent encore nous apprendre des choses, il faut accepter le débat sans tabou. » Espérons que la nouvelle maire de Paris a mis à jour ses connaissances sur le sujet…) !

Comme tout homme, Robespierre a commis des erreurs, des fautes même : un manque de lucidité sur sa force politique dans les derniers mois, croyant pouvoir jouer les Jacobins et les sans-culottes contre la Convention qui ne pardonnait pas la mort de Danton notamment ; un mouvement sans-culotte moins réceptif et dynamique après l’exécution d’Hébert ; le fait de ne pas nommer les « fripons » dans son dernier discours prononcé à la Convention la veille de son arrestation ; et malgré tout, le fait qu’il était membre du Comité de salut public lors des différents massacres – qui, rappelons-le néanmoins, ne relevaient nullement de ses ordres ou de sa volonté d’exterminer on-ne-sait quelle partie de la population – perpétrés par les divers représentants en mission ou de l’adoption de la loi de Prairial. Il n’en demeure pas moins que Robespierre aura représenté un nouveau visage politique, celui d’un démocrate sincère et d’un défenseur des opprimés convaincus, mais plus encore d’un intransigeant dans ses orientations avec la part d’aveuglement afférente, lui ayant valu le surnom d’« Incorruptible » – on mesure davantage la « portée » des critiques d’hommes tel Jean-François Copé… Les témoignages de ses anciens ennemis, comme celui du député girondin Rouzet, tendent à discréditer la thèse de la « légende noire » : ainsi le conventionnel Jean-François Reubell, membre du Marais qui a contribué à la chute de Robespierre : « Je n’ai jamais eu, disait Reubell, qu’un reproche à faire à Robespierre, c’est d’avoir été trop doux. » ; de même, Billaud-Varenne affirma : « La première fois que je dénonçai Danton au Comité, Robespierre se leva comme un furieux, en disant qu’il voyait mes intentions, que je voulais perdre les meilleurs patriotes. » (cité dans Albert Mathiez, Robespierre terroriste, 1921, p. 34) De fait, parallèlement à l’essor de la « légende noire » se développa une critique de l’image convenue au sujet de l’« Incorruptible », pour tenter de promouvoir une vision plus juste. René Levasseur, ancien député montagnard de la Sarthe, précise : « Mais a-t-on pu croire, a-t-on cru, en effet, comme on l’a si souvent affirmé que le système de la terreur ait été l’ouvrage d’un homme ou de quelques hommes ? A-t-on pu croire qu’on en ait calculé à l’avance la nature et les effets, je ne saurais le comprendre. Cependant, puisqu’on l’a sinon cru du moins répété, repoussons cette ignoble et honteuse prévention, et prouvons que l’humanité n’a pas à ce point démérité d’elle-même. Robespierre et la Montagne, dont on a fait le bouc émissaire des excès révolutionnaires, ont-ils créé et développé volontairement le régime de la terreur ? Voilà, il me semble, la question telle qu’elle doit être posée ; les faits vont nous en donner la solution. Et, d’abord, pour tous les excès qui tendaient à la démoralisation, on ne soutiendra plus, sans doute, qu’ils aient été dans le plan de Robespierre, puisqu’il s’y est constamment opposé et que leurs auteurs ont été ses plus cruels ennemis. » (Mémoires, tome II, 1829, pp. 196-197)

En dépit de ces nombreux témoignages, le jour n’est pas encore venu où, comme le souhaitait Ernest Hamel, « pour en revenir à Robespierre, ce sera, à n’en point douter, l’étonnement des siècles futurs qu’on ait pu si longtemps mettre les ténèbres à la place de la lumière, le mensonge à la place de la vérité, et qu’à l’aide des artifices les plus grossiers, des calomnies les plus saugrenues, on soit parvenu à tromper ainsi les hommes sur la plus puissante individualité qu’ait pu produire la Révolution française. La faute en a été jusqu’ici au peu de goût d’une partie du public pour les lectures sérieuses ; on s’est tenu à la tradition, à la légende, aux narrations superficielles ; cela dispensait d’étudier. Et puis, ajoutez la force des préjugés : on ne renonce pas aisément à des erreurs dont on a été longtemps le jouet. » (Histoire de Robespierre, 1867, p. 806) Tout au contraire, la posture adoptée lorsque l’on évoque l’œuvre de l’« Incorruptible » dans un sens plus nuancé est celle d’une éternelle justification défensive où l’on est accusé des pires ignominies, jusqu’à la comparaison avec le goulag, voire le camp d’extermination. Il est dès lors impossible de revendiquer un nom de rue au nom de Robespierre, comme ce fut le cas à Paris en 2011 – cf. la réponse de Bertrand Delanoë à Alexis Corbière –, et très difficile de défendre l’héritage menacé par les offensives idéologiques : le 14 juillet dernier, un défilé réuni à l’appel du collectif de défense de la place Robespierre manifestait pour s’opposer à la proposition de l’ancien maire du Ve secteur de Marseille et actuel président de la communauté urbaine Marseille Provence Métropole, « de rebaptiser la place Robespierre en hommage aux deux Marseillais qui ont donné au Félibrige ses lettres de noblesse. » (notons que Guy Teissier s’est déjà signalé dans d’autres circonstances en ayant déclaré le 17 avril 2014 lors de sa première sortie publique en tant que président de la CUM : « Ce n’est pas parce qu’on est des gens du Midi qu’il faut qu’on s’africanise. On doit avoir un comportement normal dans notre société. »…) Encouragée par le sénateur-maire UMP Jean-Claude Gaudin, cette initiative a suscité une réponse de la part de Bruno Benoît, professeur des universités à l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon et président de l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), sous la forme d’une lettre ouverte (cf. ci-dessous) à destination de monsieur Gaudin le 12 mai 2014 : « Effacer de nos murs à Marseille le nom de Robespierre, vous qui fûtes professeur d’histoire, c’est effacer la Révolution, c’est gommer la République, c’est faire du négationnisme historique à propos d’un moment fondateur de la France contemporaine. Votre manière haineuse de présenter Robespierre « terroriste » date d’une période révolue, car l’historiographie a fortement évolué et la Terreur d’État a été relue par les historiens contemporains. »

Lettre Ouverte Robespierre by Bulles de Savoir

Réhabiliter l’image de Robespierre dans un sens juste et objectif, ce n’est pas mener un combat d’arrière-garde, ni verser dans l’hagiographie ou le panégyrique. C’est refuser les odieuses manipulations idéologiques et les simplifications mensongères de l’histoire ; c’est aussi réaffirmer le rôle fondamental d’un homme qui a contribué à l’avènement douloureux, mais dont nous sommes les héritiers, de la souveraineté populaire, des droits de l’homme, des grandes principes de liberté, des égalité et de fraternité, de la démocratie et de la république, du soutien aux plus opprimés et de la lutte contre les injustices sociales. C’est rappeler que la Révolution française est une période décisive de l’histoire de la France, mais aussi pour une très grande majorité de pays dans le monde, à tel point que la France jouit toujours de cette image sur la scène internationale. C’est enfin promouvoir « une certaine idée de la France » (Charles de Gaulle) et rappeler, pour paraphraser Jean Ferrat – qui a eu droit à des hommages unanimes lors de son décès en 2010 –, qu’« elle répond toujours du nom de Robespierre, ma France »…

Fadi KASSEM

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/09/25/robespierre-face-a-ses-juges-220-ans-apres-troisieme-partie-robespierre-ou-la-difficile-deconstruction-de-la-legende-noire/ © Bulles de Savoir

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