Des clowns à l’hôpital : pour qui, pour quoi ? La coopération entre des professionnel.le.s du soin et du spectacle (1/3)

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Au milieu des blouses blanches, des bretelles tendues sur une chemise à carreau et un pantalon de velours bariolé. Dans les mains, à la place du stéthoscope et des seringues, une guitare, un cochon en plastique qui couine, un tube de savon pour faire des bulles. Au-dessus du sourire, un nez rouge : le clown est désormais un personnage que l’on peut croiser dans les couloirs de pédiatrie des hôpitaux ; il est d’ailleurs plus exact de parler des clowns au pluriel, car c’est systématiquement par équipe de deux que ces comédiens et comédiennes expérimenté.e.s viennent réinventer leur art au contact direct des enfants hospitalisés, de leurs parents, et des équipes soignantes. Soigner par le rire, mais aussi par l’attention à l’autre, par la douceur d’une bulle qui scintille et explose, par un air de guitare un peu fort un peu faux, par la magie d’une banane dont on ôte mille fois la peau : tel est le pari des clowns hospitaliers.

Depuis les années 1990 en effet, la présence de clowns professionnels au sein des services de soins aux enfants non seulement s’est faite de plus en plus fréquente, mais s’est transformée jusqu’à être intégrée au soin lui-même. S’il n’était pas rare auparavant que le spectacle du clown – comme la venue d’un Père Noël en costume, la projection d’un film, ou une quelconque animation – offre un instant de distraction aux enfants hospitalisés, si le spectacle vivant en tant qu’événement festif et ponctuel était déjà présent dans les murs de l’hôpital, il est cependant nouveau que le clown participe au soin de façon structurelle et approfondie, en partenariat avec les équipes médicales. Les associations de clowns hospitaliers qui se sont développées en France à la suite de l’initiative du Big Apple Clown Circus Care Unit à New York forment ainsi des comédien.ne.s dont l’intervention en milieu hospitalier est au moins hebdomadaire : ces professionnel.le.s sont amenés à jouer régulièrement auprès des enfants hospitalisés dans un but certes ludique, mais aussi thérapeutique.

L’innovation a de quoi surprendre : il s’agit en effet de comprendre comment l’univers du spectacle vient se mêler à celui du soin pour le renouveler, le compléter, lui offrir une nouvelle dynamique, c’est-à-dire de comprendre comment un personnage spécifique, le clown, s’intègre à une équipe médicale pour transformer les définitions et les modalités du soin – car si les clowns ne sont pas des soignants à proprement parler, il n’en demeure pas moins qu’à la différence des autres (nombreuses) associations qui interviennent auprès des enfants hospitalisés, ils sont informés par les équipes médicales de l’état de santé des enfants, confidentiel le reste du temps. Comment intégrer le jeu des comédien.ne.s au travail de l’équipe soignante ? Comment le comédien ou la comédienne laisse place à la fantaisie du clown ? De quelle façon le clown, en tant que personnage avec une identité spécifique, apporte-t-il au soin un élément nouveau ? Si la psychologie apporte sans nul doute de précieuses réponses à ces questions, la sociologie, et en particulier une sociologie interactionniste inspirée des travaux d’Erving Goffman, fournit un éclairage majeur sur ce qui est l’œuvre dans la rencontre du clown et de l’hôpital.

Du soin au prendre soin

L’ouverture de l’hôpital à des pratiques alternatives suppose que soit redéfinie la façon dont on conçoit le soin. Il faut en effet s’écarter d’une définition technique et instrumentale de l’objectif de la médecine pour avoir ne serait-ce que l’idée d’une collaboration entre des professionnel.le.s de santé, qui jouissent du prestige et de la légitimité de leur formation académique, et des professionnel.le.s du spectacle dont l’univers initial est étranger au secteur médical. Cette transformation de la manière d’envisager le soin est à la fois concrète et théorique. Elle s’opère dans un contexte de mutations institutionnelles qui fait que l’hôpital, jusque-là clos sur lui-même, s’ouvre de plus en plus à des intervenants extérieurs. Ces transformations organisationnelles s’accompagnent de transformations conceptuelles ; contre une vision de la médecine surtout occidentale qui fonde le soin sur le geste technique et la connaissance anatomique, ou plus exactement en complément à cette approche, se développe une conception du soin davantage relationnelle et englobante dont l’objet est moins le corps lui-même que l’individu – ce que le philosophe Frédéric Worms théorise dans son ouvrage Le moment du soin, quand il distingue le soin « technique » du soin « parental » ou « relationnel ».

Face à une spécialisation et une technicisation de plus en plus poussées de la médecine qui court dès lors le risque de réduire la personne à sa pathologie, de ramener l’être humain à son seul fonctionnement organique, une approche relationnelle du soin, fondée sur le souci de l’autre, permet d’envisager la personne dans son ensemble, comme un tout formé par le corps et l’esprit. La maladie est alors prise en charge de façon globale, et pas seulement comme un dérèglement ou une atteinte à un mécanisme normalement fonctionnel. Pour le dire simplement, l’enjeu est de passer du soin au prendre soin, d’intégrer aux indispensables gestes médicotechniques des éléments davantage interactionnels, pour rendre à la personne une identité qui ne se réduit pas à celle du patient, de la patiente. A l’heure où les restrictions budgétaires et les restructurations hospitalières laissent de moins en moins le temps aux soignant.e.s de consacrer ces instants à leurs patient.e.s – encore que cette réalité soit à nuancer pour les services de pédiatrie – le travail des clowns hospitaliers revêt une importance fondamentale.

On pourrait à juste titre souligner le paradoxe qui consiste à introduire dans les murs de l’hôpital des professionnel.le.s de ce soin relationnel alors même que le manque de ressources conduit les soignant.e.s à l’obligation de recentrer leur travail sur les gestes techniques, aux dépends de l’attention à la personne. Dans les faits, l’arrivée des clowns dans les services a pu être perçue par les soignant.e.s comme une remise en cause de leurs compétences et de leur savoir-faire relationnel, voire même comme une usurpation de leur rôle ou une confiscation de ce que leur soin comporte d’attention ou de tendresse. Il n’est cependant pas question de substituer le travail des clowns à celui des soignant.e.s, ni même de cloisonner le soin en confiant au personnel médical « la technique », et aux clowns « le relationnel » – notons d’ailleurs que les associations sont la plupart du temps indépendantes et se financent sur leurs propres fonds. Les clowns n’introduisent donc pas dans l’hôpital une forme de soin – le soin relationnel – qui y serait inexistante ; ils contribuent à renouveler ce soin relationnel avec les armes qui sont les leurs et dont ne dispose pas l’équipe médicale – ces armes issues du monde de la scène.

L’intervention des clowns n’est cependant pas un spectacle, ou si c’est un spectacle, c‘est un spectacle sur mesure. C’est-à-dire que son but n’est pas de produire une représentation où le spectateur, la spectatrice est à distance de l’artiste et contemple passivement ce qu’on lui propose : au contraire, l’objectif est d’intégrer l’enfant et les adultes qui l’entourent à un jeu qui n’est jamais déterminé à l’avance et se construit dans l’interaction elle-même – raison pour laquelle les comédien.ne.s sont toujours expérimenté.e.s, car leur clown doit pouvoir réagir face à n’importe quelle situation. La dimension thérapeutique de l’intervention des clowns est directement issue de cette capacité à s’ajuster à l’enfant, à son entourage, à l’énergie proposée. Elle s’attache à chaque enfant dans son individualité, ce qui suppose une étroite collaboration avec les équipes médicales.

Des soignant.e.s et des comédien.ne.s

En amont de l’art du clown hospitalier en lui – même, il est nécessaire de mettre en place toute une logistique qui permette la coopération entre les comédien.ne.s et les soignant.e.s. Et c’est bien des comédien.ne.s en tant que professionnel.le.s du spectacle – et non pas de leur clown – dont il est question. A la base, la confiance qui s’établit entre les professionnel.le.s n’est pas du ressort du jeu – du moins pas encore. Elle emprunte sa logique au fonctionnement médical. Les comédien.ne.s participent en effet à la relève (ou transmission, selon le jargon hospitalier), ce moment où les équipes sortantes transmettent aux équipes qui les remplacent les informations confidentielles sur les enfants, qu’il s’agisse de l’évolution de leur état de santé ou plus simplement de leur moral et de celui de leur famille. Ces informations sont nécessaires aux clowns pour limiter les gaffes lorsqu’ils entrent dans le jeu. Par exemple, le clown évitera d’évoquer avec envie un énorme gâteau à la crème si le comédien a été informé du fait que l’enfant est désormais alimenté par une sonde ; il adaptera son jeu s’il sait que l’enfant et la famille viennent d’apprendre un passage en soins palliatifs ; il entrera dans la chambre de l’enfant en aplasie avec le masque en papier et les gants en latex prescrits.

La participation des clowns à la relève permet ainsi aux comédiens d’ajuster leur clown à ce qu’ils savent de la situation, de proposer une prestation à la mesure de l’enfant, de ne pas « faire du spectacle ». Elle permet aussi de ne pas commettre de bévue sanitaire. Les comédien.ne.s sont formé.e.s aux règles d’hygiène parfois très strictes des services où ils interviennent, et il n’est pas envisageable que le clown y contrevienne. Le respect de principes hygiéniques fondamentaux, s’il peut devenir un prétexte au jeu, est indispensable à la crédibilité des comédien.ne.s auprès des soignant.e.s. On ne remonte pas la saleté du sol vers le lit ou les tables, on se lave les mains régulièrement, on nettoie systématiquement un objet tombé par terre, etc. Mais de ces impératifs, la magie du clown fait une fête : la chute du cochon en plastique au milieu des miasmes devient l’occasion de donner un bain à ce cochon si cochon, à grands renforts de cri, de bataille, de mousse et d’éclaboussures – sous les yeux rieurs d’un.e enfant que la fatigue et la souffrance désertent une seconde. Il n’en demeure pas moins que le cochon en plastique sera dûment lavé, ce que l’œil de l’infirmière ou de l’aide-soignant ne manque pas de noter.

La collaboration avec l’équipe médicale ne se fait donc pas aux dépends des règles hospitalières traditionnelles, mais dans le respect premier de celles qui touchent à la santé des enfants. L’art du clown est de parvenir à les détourner pour faire de la contrainte un jeu, sans pour autant déroger à cette contrainte qui est le gage de la confiance des équipes soignantes. Parfois, les clowns vont jusqu’à accompagner le ou la soignant.e dans son geste technique : ils feront diversion alors que le ou la soignant.e change une perfusion, réclameront eux-aussi cette piqûre formidable que l’enfant est en train de subir et que l’infirmière, convertie au jeu, leur refuse avec sévérité parce qu’ils ne l’ont pas méritée – par exemple. On devine dès lors la nature paradoxale du travail du comédien qui d’un côté, pour être crédible auprès des soignants, ne doit pas perdre de vue la réalité du milieu dans lequel il évolue, mais qui, de l’autre, pour être crédible auprès des enfants, doit parvenir à faire oublier le comédien pour laisser s’exprimer la naïveté du clown qui conditionne le succès de sa prestation.

Mais quel rapport le comédien ou la comédienne entretient avec son clown ? En quoi le clown, comme personnage apporte au soin des éléments nouveaux ? Je m’efforcerai d’y répondre dans un prochain texte.

Laurine THIZY

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/10/25/des-clowns-a-lhopital-pour-qui-pour-quoi-la-cooperation-entre-des-professionnel-le-s-du-soin-et-du-spectacle-13/ © Bulles de Savoir

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