Des clowns à l’hôpital : pour qui, pour quoi ? Les vertus du clown-personnage : une analyse interactionniste (3/3)

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Comment expliquer qu’au clown il soit possible de réussir là où même l’humour, la bienveillance et la gentillesse d’une personne « normale » (c’est-à-dire d’une personne appartenant à la réalité sociale et non au monde du spectacle) peuvent échouer ? Que fait le clown-personnage à la réalité de l’hôpital ? A ces interrogations la sociologie interactionniste apporte un éclairage intéressant : il est dans cette dernière partie question de comprendre ce qui se joue une fois l’illusion acceptée, une fois que l’on considère le clown comme le personnage qu’il est, et plus comme un.e comédien.ne qui joue son rôle – quand bien même la différence entre les deux relèverait d’une abstraction, d’une illusion dont on a vu comment elle émerge à la fois du jeu de l’artiste et du consentement de la personne en face.

Il faut d’abord voir que le clown, en tant que personnage, est l’incarnation d’une altérité irréductible, qui se traduit visiblement par son costume assemblé en dépit du « bon goût » et son nez rouge. Ne serait-ce que par son apparence, le clown met en évidence le fait qu’il n’a pas intégré le minimum des normes sociales – ou alors pour mieux s’en moquer. Les vêtements du clown sont trop petits, trop grands, issus de superpositions, de couleurs éclatantes, d’accessoires improbables, le costume/cravate est porté avec d’immenses chaussures, la robe avec une salopette. Le costume du clown affirme la mauvaise intégration – ou le refus – des normes vestimentaires en vigueur. Mais le costume ne fait que traduire une attitude propre au clown qui, de façon générale, ne respecte pas les normes sociales, par malice ou ignorance. Le clown est un être boiteux par nature, et pour cela, contrairement à tout autre individu, il ne peut chercher à « garder la face ».

Erving Goffman explique en effet que tout individu engagé dans une interaction cherche à préserver « sa face » et celle de la personne avec qui il interagit. La face est « la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier » (Goffman, Les rites de l’interaction, Editions de Minuit, 1974, p. 9), elle correspond, pour le dire rapidement, à la dignité ou l’honneur qu’une personne affirme sur elle-même au cours de l’interaction et qu’elle entend faire respecter ; on peut dire qu’elle est l’expression de son besoin de reconnaissance.

Or, par définition, le clown n’a pas de face : le comédien ou la comédienne en a une, effectivement, mais pas le clown. Le clown ne cherche pas à se mettre en scène, il ne cherche pas à manipuler son image de soi pour l’améliorer ; ou alors il le fait de manière si ostensible que son interlocuteur comprend sa manœuvre, ce qui rend le processus de simulation ou de dissimulation utilisé d’autant plus caduc. Le clown n’a pas de réflexivité, il ne se demande pas ce que la personne en face va penser de lui. Il n’éprouve pas la nécessité de projeter une image valorisante de lui-même – peut-être parce qu’il n’a pas d’orgueil qui lui impose la nécessité de préserver une image positive de lui, ou peut-être simplement parce qu’il n’a pas d’image de lui tout court, peu importe. Le fait est que le clown ne peut pas se poser la question de savoir s’il a commis un impair ou non. Cela ne fait pas partie de son système de référence : sa maladresse et ses écarts à la norme ne sont pas marginaux mais constitutifs de son comportement. Le clown se construit de façon inversée, par une exagération des défauts : le clown peut être râleur, couard, de mauvaise foi – jamais méchant ou agressif. Il est autre. Ce qui, dans l’interaction avec des individus « normaux », a d’importantes conséquences.

La « définition de la situation » change ainsi du tout au tout. « Définir la situation », pour Goffman, c’est « permettre aux autres de prévoir ce que leur partenaire attend d’eux et corrélativement ce qu’ils peuvent en attendre » (Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Editions de Minuit 1973, p. 11). Mais avec le clown, la situation est impossible à définir, puisque l’on ne sait pas ce que le clown va faire, ni ce qu’il attend de nous. Cette incertitude peut créer un malaise chez l’individu qui interagit avec le clown, et ne sait plus comment se positionner. Définir la situation semble alors une tâche plus complexe. Elle est pourtant plus simple : on peut affirmer qu’au contraire, face à un clown, la situation est plus clairement définie qu’avec n’importe qui d’autre. Pourquoi ? Parce que le clown est connu comme une figure douce et maladroite, incapable de faire mal, de manipuler, de dissimuler : il expose d’entrée de jeu sa différence – sa vulnérabilité – par ses habits, son attitude, son nez rouge. Dès lors, les cadres de l’interaction sont plus définis qu’avec n’importe quel autre individu, parce qu’il n’y a pas d’incertitude sur la nature clownesque du clown. Le clown ne peut pas dissimuler qu’il est clown ! L’incertitude existe : on ne sait pas exactement ce qu’il va faire. Mais, parce que l’histoire artistique lui a attaché certains traits, on sait que dans tous les cas, le clown sera dépourvu de violence et d’agressivité, sans risque pour l’intégrité de la personne en face – le clown ne peut pas être dangereux. Donc on accepte de se laisser surprendre.

Il résulte que le clown, n’ayant pas de « face » à préserver, ne peut pas « faire de la figuration », c’est-à-dire qu’il n’est pas dans une démarche qui consiste à permettre à chacun de sauver sa face – la figuration, dans le vocabulaire goffmanien, correspondant à « tout ce qu’entreprend une personne pour que ses actions ne fasse perdre la face à personne, y compris elle- même » (Goffman, Les rites de l’interaction, Editions de Minuit, 1974, p. 15). Le clown ne cherche pas à « faire bonne figure », puisqu’en quelque sorte, pour son interlocuteur, il a perdu la face avant même que l’interaction n’ait commencé. Le clown ne cherchera pas à maintenir l’interaction sur des bases normales, puisque que d’entrée de jeu les bases posées sont autres.

Le clown n’a donc pas à utiliser les habituelles stratégies de la figuration, comme l’évitement et la réparation, ou s’il les utilise c’est d’une manière telle qu’elles perdent tout leur sens. L’évitement est une stratégie interactionnelle qui consiste à ignorer délibérément un élément mettant l’interaction en péril (une tâche sur un t-shirt, une braguette ouverte, le vol d’un postillon, le crâne chauve d’un enfant, un cathéter dans une veine…). Mais le clown ne peut pas éviter. Il est obligé de prendre absolument tout ce qui arrive, il ne peut pas ne pas voir, il ne cherche pas à éviter les choses qui pourraient créer un malaise – il ne sait pas ce qu’est un malaise, il prend les choses et les transforme. Il ne peut pas mettre en place de stratégie d’évitement puisqu’il ne sait pas ce qu’il y a à éviter – le comédien ou la comédienne le sait, mais pas le clown. Par conséquent, il ne cherche pas à ignorer ses propres bévues – ou alors de telle façon qu’il est absolument évident qu’il fait semblant de les ignorer. Il ne cherche pas non plus à ignorer ce qui dérange chez son interlocuteur, de même que l’interlocuteur ne cherche pas non plus à sauver la face du clown en faisant semblant de ne pas voir ce qui cloche, puisque chez lui, tout cloche. Le clown ne met donc pas en place de stratégie d’évitement pour protéger sa face – ce serait absurde-, son interlocuteur ne cherche pas non plus à lui permettre de la préserver. Mieux : l’interlocuteur lui-même ne risque pas de perdre la face, quelle que soit la situation. Car toute situation habituellement gênante, ne pouvant être ignorée, est prise en charge comme telle, et transformée. La poche où s’écoulent les selles d’un enfant qui tentera de la dissimuler sous son t-shirt avec honte, et dont les adultes détournent pudiquement le regard, deviendra par exemple l’objet de l’attention du clown, qui verra là une prouesse technologique si admirable qu’il félicitera l’enfant de cette avancée – et tous les enfants autour de venir toucher la poche du petit garçon et de s’émerveiller de cette particularité. Le clown, qui retourne le stigmate.

Il en est de même pour la réparation. La réparation est un temps de méta-interaction qui intervient suite à un dérèglement de l’interaction elle-même, pour la remettre en ordre. Lorsqu’un événement perturbe l’interaction (une tâche sur un t-shirt, une braguette ouverte, le vol d’un postillon, etc.), si la personne refuse d’ignorer cette perturbation, elle peut la faire remarquer à son interlocuteur. Le « fauteur de trouble » peut alors entrer dans un échange réparateur pour remettre l’interaction dans ses bases normales. Mais la réparation, telle qu’elle est menée par le clown, ne respecte pas le schéma en quatre temps qu’en avait tracé Goffman : un temps où la bévue est relevée – la « demande de réparation » ; un temps où le fauteur fait une offre de réparation ; un temps où celui qui a subi l’offense accepte cette réparation ; un dernier temps où le fauteur fait preuve de sa gratitude envers celui qui a accepté la réparation. Or, avec le clown, la deuxième étape, celle de la réparation, est excessive et dès lors change de fonction. En effet, elle ne vise pas à remettre l’interaction sur des bases normales : bien au contraire, elle rend l’interaction encore plus anormale puisque les codes mêmes de cette réparation sont pulvérisés ! Et, finalement, c’est le rire devant le décalage mis en scène qui correspond à l’acceptation de la réparation.

L’interaction avec le clown ne repose donc pas sur les mêmes bases qu’avec n’importe qui d’autre, car la face du clown n’est pas sacrée et n’a pas à être préservée ni par lui-même si par les autres. Dès lors le clown est toujours un peu en dessous, un peu bancal, un peu ignorant. Il ne cherche pas à préserver sa face : il la détruit avec constance et opiniâtreté, il bouscule tous les codes de communication. Il passe son temps à réparer ses gaffes, qui n’en sont plus vraiment puisqu’elles ne mettent pas l’interaction en péril, puisqu’il est radicalement lui-même dans ses défauts, et essentiellement en décalage. Il est dans sa nature d’être plus faible, de ne pas comprendre – et pour cela il est touchant, et toujours mettra en valeur son interlocuteur. Car on n’est jamais moins bon qu’un clown. Le clown seul peut ainsi transformer la faiblesse en force, le défaut en atout, la maladie en théâtre et la peur en rêve, parce qu’il ne pèse sur lui aucun impératif normatif sur le plan interactionnel. Il est libre, d’une liberté toujours au service de la valorisation de l’autre.

Les clowns sont donc des professionnel.le.s du soin relationnel, des professionnel.le.s de l’interaction : ce que la sociologie analyse et met en évidence sur les normes sociales, le clown le saisit de façon intuitive, le bouscule et le transforme dans son art. Les comédien.ne.s donnent souffle à leur personnage, s’effacent derrière lui pour le laisser apparaître, et s’engagent dans une interaction nouvelle qui est la base du soin relationnel en ce sens qu’elle crée une réalité neuve dans laquelle la maladie et ses pires conséquences peuvent disparaître un instant. Cela ne signifie pas que les comédien.ne.s parviennent systématiquement à ce résultat, simplement que, même lorsqu’ils ou elles échouent, cet échec ne porte atteinte à personne : le clown peut ne pas réussir à faire rire ou « voyager » un enfant, c’est sans conséquence – à la différence d’ailleurs du soignant ou de la soignante qui n’a pas droit à l’erreur dans le geste technique et vital du soin.

Mais lorsque le clown parvient à créer cette nouvelle interaction, il construit et propage autour de lui une autre réalité : il donne à voir le monde sous un jour nouveau en en proposant une autre interprétation, pour faire naître le rire au cœur de la souffrance. Bien sûr, c’est une illusion, mais cette illusion permet, un instant, d’oublier la maladie, de reprendre des forces pour mieux la surmonter.

Laurine THIZY

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2014/11/20/des-clowns-a-lhopital-pour-qui-pour-quoi-les-vertus-du-clown-personnage-une-analyse-interactionniste-33/ © Bulles de Savoir

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