Le paternaliste, un ami qui nous veut du bien ?

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Ouvrage de référence : Cass R. Sunstein, Why Nudge ? The Politics of Libertarian Paternalism, Yale University Press, 2014, 208 p.

A la fin des années 1980, celui qui allait devenir le prix Nobel 2012 d’économie, l’Américain Alvin E. Roth, affirmait que l’un des objectifs de l’économie expérimentale consistait à « murmurer à l’oreille des princes ». Ce faisant, elle était appelée à prendre part à l’élaboration et à l’évaluation des politiques publiques.

Avec son ouvrage Why Nudge ?, le célèbre professeur de droit à Harvard Cass Sunstein, que certains tiennent pour « l’homme le plus dangereux d’Amérique », étend la réflexion à la sphère de l’économie comportementale. Les découvertes réalisées en la matière depuis plusieurs décennies justifient, d’après lui, le recourt à une nouvelle forme d’intervention étatique : le « paternalisme libéral ».

Le mythe de l’homo oeconomicus

Le « paternalisme libéral », écrivait Sunstein dès 2008, désigne une « approche philosophique de la gouvernance, publique ou privée ». Et d’ajouter dans l’essai dont il est aujourd’hui question : sans menacer la liberté de choix, elle « [guiderait] les décisions individuelles dans la bonne direction (telle qu’en jugent les individus eux-mêmes) ». En clair, l’ancien conseiller du Président Obama s’oppose à la doxa classique pour qui chaque agent est un homo oenomicus. Il revient aux psychologues Amos Tversky et Daniel Kahneman (prix Nobel 2002 d’économie), auxquels les travaux de Sunstein font écho, d’avoir révélé dans les années 1970 comment de nombreux biais cognitifs nous induisent fréquemment en erreurs et nous conduisent à faire des choix que nous jugerions nous-mêmes mauvais si nous en avions conscience.

Le « paternalisme libéralisme » incarne pour Sunstein la solution à ces « défaillances comportementales ». Une illustration imagée de ce qu’il appelle une « régulation comportementalement éclairée » figure en couverture de son précédent ouvrage co-écrit en 2008 avec Richard Thaler, professeur d’économie comportementale à l’Université de Chicago. Transposant au cas humain le coup de pouce (nudge) qu’une maman éléphant donne gentiment, au moyen d’un léger coup de trompe, à son petit pour le remettre sur la bonne voie, Sunstein et Thaler ambitionnaient alors, sur des questions aussi sérieuses que la santé, l’épargne, l’écologie, ou encore le bonheur, de parvenir à un résultat similaire.

En dépit du succès rencontré par les textes de Sunstein, le paternalisme libéral et la perspective de sa mise en oeuvre demeurent controversés aux Etats-Unis. Au-delà de la traditionnelle méfiance américaine envers le « Big government », l’éventualité d’un Etat qui se mêlerait des intérêts, non plus seulement privés, mais individuels soulève bien des questions auxquelles Why Nudge ? se propose de répondre.

Les deux dimensions du paternalisme

Le sous-titre, « Politique du paternalisme libéral », peut laisser penser que notre auteur s’est attaché à définir précisément ce qu’il faut entendre par là. En réalité, il prend surtout le temps de présenter, analyser, contester les reproches qui lui sont adressés, avec la ferme intention de convaincre et de rassurer. Parmi les détracteurs de Sunstein, citons les économistes Glen Whitman et Mario Rizzo. A leurs yeux, les nudges pourraient bien n’être que le début d’une immixtion publique toujours plus intrusive et liberticide dans la prise de décisions individuelle.

Pour dissiper cette inquiétude, Sunstein opère une distinction entre deux dimensions du paternalisme. Il oppose d’abord un « paternalisme des moyens » à un « paternalisme des fins ». Le premier est « comme à un GPS ». Nous pouvons ignorer ce qu’il dit et tenter de prendre notre propre chemin mais, si nous le faisons, il y a un risque sérieux que nous nous perdions. Cette première approche ne nous entrave donc pas dans les objectifs que nous cherchons à atteindre : elle nous indique seulement comment les atteindre. A contrario, la seconde s’autorise à les modifier. La préférence de l’auteur va au « paternalisme des moyens ». Pas tant parce qu’il fait sienne l’idée, au demeurant défendue pas les anti-paternalistes, selon laquelle nous apprenons en faisant (des erreurs, par exemple), que parce qu’il considère qu’un gouvernement doit avant tout respecter les fins des individus ou préserver leur liberté de choix. Ce que ne garantit pas le « paternalisme des fins ».

Sunstein oppose ensuite un « paternalisme doux », qui se caractérise par des coûts psychiques (intimidation, menace, voire manipulation), à un « paternalisme dur », qui se traduit par des coûts matériels. Ceci dit, ne nous fions pas aux mots : la première approche peut en fait se révéler moins douce que la seconde. D’autre part, des coûts psychiques sont plus susceptibles de rentrer en conflit avec un « paternalisme des moyens ». Certains nudges jouent en effet avec nos émotions pour altérer la représentation que nous nous faisons d’un produit ou d’une activité. Ce qui revient, au fond, à modifier notre fin initiale de consommation ou de pratique sans même que nous en ayons pleinement conscience. La représentation d’images choc sur les paquets de cigarettes obéit à cette logique, bien que cela ne se traduise pas forcément par des résultats positifs, à savoir une diminution du nombre de fumeurs. Une augmentation du prix relève, elle, du « paternalisme dur » : les intéressé.e.s la perçoivent comme un coût matériel, susceptible certes de les inciter à arrêter leur pratique, mais pas d’étouffer nécessairement leur désir de fumer. Mieux : pour certains produits, comme un bien de luxe, une telle augmentation a souvent pour effet d’améliorer son image.

La préférence de Sunstein pour le « paternalisme doux » risque, dans un premier temps, de déstabiliser les lecteurs : comment ne pas en effet trouver paradoxal que ce dernier critique le « paternalisme des fins », au motif qu’il ne respecte pas la liberté de choix des individus, mais vante le « paternalisme doux » alors que celui-ci empêche ces mêmes individus de poursuivre leur propre fin ? De fait, pour ne pas se priver de nudges aux retombées positives, Sunstein ne réduit pas le paternalisme libéral au « paternalisme des moyens » et au « paternalisme doux ».

La défense du Nudge

Plus que cet effort de conceptualisation d’un paternalisme libéral à la fois cohérent et au dessus de tout soupçon d’excès, ce sont les nombreux exemples de nudges que Sunstein mobilise qui sont séduisants. Modification de la disposition des aliments dans une cafétéria pour inciter à opter pour les aliments sains (sans remiser les aliments gras et sucrés) ; affichage de la consommation d’essence des véhicules de sorte à informer l’acheteur de ses coûts futurs ; élaboration de règles par défaut destinées aux étourdis qui oublient de renouveler leurs contrats : il semble exister un nudge en réponse à chacune de nos faiblesses, un nudge capable d’améliorer chaque aspect de nos vies.

Surtout, à mesure que les recherches en économie comportementale progressent dans la connaissance de nos modes de réflexion et en soulignent les défauts (progression que l’auteur note et loue), de nouvelles mesures qui se veulent paternalistes et libérales sont imaginées, par Sunstein ou d’autres, pour y répondre. Circonscrire dès à présent et une bonne fois pour toutes le champ du paternalisme libéral, c’est risquer de sacrifier des nudges existants et à venir qui violeraient le cadre défini. Nombreux seraient ces nudges écartés. Nous avions en effet évoqué combien il est était difficile d’imaginer des mesures relevant à la fois du « paternalisme des moyens » et du « paternalisme doux », ces deux notions rentrant en conflit l’une avec l’autre. Par conséquent, la réduction du paternalisme libéral à ces deux sous-dimensions n’est pas souhaitable pour Sunstein car c’est se priver de nudges qui, bien que ne dérivant pas du « paternalisme doux » et « des moyens », « impliqu[e]nt des coûts et bénéfices pertinents ». S’il est prouvé, par exemple, qu’une mesure rendant obligatoire les images sur les paquets de cigarette (coût) permet de réduire significativement le nombre de fumeurs (bénéfice), rien ne doit, selon le raisonnement de l’auteur, s’opposer à sa mise en œuvre.

Assimiler l’autonomie au bien-être

On l’aura compris, le souci de Sunstein est la préservation de l’autonomie des individus et la maximisation de leur bien-être (ou utilité).

Cela étant, Jeremy Waldron faisait savoir dans The New York Review of Books que Sunstein « assimile l’autonomie au bien-être ». Et d’aller plus loin : « l’autonomie est [pour Sunstein] un substitut du bien-être ». Les deux versions de l’autonomie thématisées par Sunstein, une « faible » et une « forte », renvoie effectivement à cette idée d’assimilation. Dans la première version, l’autonomie, comprise comme « liberté de choix », est, peut-on lire, « un ingrédient du bien-être ». En revanche, nous sommes tentés de penser que la « version forte » est totalement étrangère au bien-être, étant donné qu’elle envisage l’autonomie comme « une fin en soi ». Or là encore, fait remarquer Sunstein, lorsque « Les gens parlent en termes d’autonomie, (…) ce qu’ils font réellement c’est juger rapidement et de façon intuitive à propos du bien-être ». Ceci explique pourquoi il focalise son attention uniquement sur la « version faible » de l’autonomie.

Or, si Sunstein tient tant à cette dernière conception de l’autonomie, c’est parce qu’elle seule est compatible avec la politique du paternalisme libérale qu’il prône tout au long de son ouvrage. En effet, si l’autonomie n’est qu’un élément de ce même bien-être que les nudges sont supposés maximiser, il suffit de prendre en compte la perte de cette part de bien-être dans le calcul des coûts et bénéfices d’une intervention donnée pour décider de sa légitimité. Partant, on procède tout simplement à ce qu’on appelle, en langage économique, une « internalisation » de la perte d’autonomie. La difficulté est alors de savoir quelle valeur assigner à l’autonomie. Sunstein lui-même reconnaît que « les problèmes de mesures [posés] sont redoutables ». Mais ce problème n’est pas le seul auquel une telle démarche nous confronte.

La vision de l’autonomie comme simple « ingrédient » du bien-être suggère également que sa perte ne se produit que temporairement, au moment où nous acceptons de nous laisser influencer par un nudge. Par la suite, il est entendu que nous recouvrons notre autonomie dans son état initial. Mais on peut voir les choses autrement et penser que chaque nudge la met toujours plus en péril. Par conséquent, plus nos gouvernements agissent en paternalistes, plus le coût de la perte d’autonomie individuelle augmente, au risque de n’être un jour plus compensé par aucun gain de bien-être. Cette hypothèse de l’accumulation des coûts n’est pas sans fondement. Elle s’appuie sur l’idée qu’en nous habituant à un environnement où les « meilleurs » choix seraient tout désignés, nous courons le risque d’anesthésier notre libre arbitre et de n’être, à la longue, plus capables de nous prononcer sans l’assistance des nudges. Or, comment être sûrs que ceux-là même qui mettront en œuvre les nudges le feront toujours dans notre intérêt ? Rien nous le garantit. Mais cette limite, loin de nous dissuader de lire ou relire Cass Sunstein, doit au contraire rappeler que le propre des grands auteurs a toujours été de vouloir susciter le débat plutôt que de s’efforcer de le clore.

Victor SERRE et Diane COSSON

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2015/11/22/le-paternaliste-un-ami-qui-nous-veut-du-bien/ © Bulles de Savoir

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