Goffman et la microphysique du pouvoir foucaldienne (2/2)

Ouvrages de références : GOFFMAN Erving, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux (1968), Les Éditions de Minuit, 1961, 452 p ;  FOUCAULT Michel, Surveiller et punir : Naissance de la prison (1975), Gallimard «TEL», 1993, 364 p.

Cet article s’interroge sur les points de contacts entre la réflexion que le sociologue Erving Goffman mène sur les institutions totales dans Asiles, et l’analyse du pouvoir en termes de disciplines que développe Michel Foucault dans Surveiller et punir. Il montre ainsi la parenté des deux auteurs qui mettent en évidence une économie du pouvoir minutieuse passant par la contrainte corporelle, contrainte qui s’exerce selon différents principes : découpage du temps, découpage de l’espace, surveillance permanente. Cependant, la conception de la microphysique du pouvoir chez les deux auteurs s’inscrit dans deux perspectives intellectuelles et méthodologiques très différentes. Si Michel Foucault cherche à décrire l’emprise du pouvoir sur la société tout entière en choisissant l’enfermement comme exemple paradigmatique, Erving Goffman au contraire, à travers le concept d’institutions totales, montre comment l’enfermement constitue une rupture biographique pour les reclus : il décrit alors non seulement une microphysique du pouvoir, mais aussi des pratiques d’acceptations et/ou de résistances chez ceux qui le subissent.

1. Introduction

Les écrits d’Erving Goffman et de Michel Foucault ont souvent été mis en parallèle s’agissant de la question du traitement social de la folie : on a ainsi beaucoup comparé les Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux (1961) du premier à l’Histoire de la folie à l’âge classique (1964) du second. Cependant la thématique de la folie n’est pas la seule que les deux auteurs possèdent en commun : tous deux se sont également intéressés à la question de l’enfermement, que cet enfermement relève de l’emprisonnement, de l’asile psychiatrique, de l’internat, de la caserne… Respectivement dans Asiles et dans Surveiller et punir (voir la très belle analyse que Cornelius Crowley a récemment faite de ce texte), les deux auteurs ont mis à jour les processus par lesquels un pouvoir exerce sa contrainte sur l’individu dans le but de le (re)dresser, de le corriger, de le rendre à la société comme purifié par cet enfermement, et tous deux ont conclu à une certaine contradiction entre l’objectif recherché et les procédures pour y parvenir. Pourtant, interrogé à ce sujet par Marc Dillon en 1979 aux Etats-Unis, Foucault lui-même se défendait de faire du « sous-Goffman » : « On a dit que j’essayais de faire la même chose qu’Erving Goffman dans son ouvrage sur les asiles, la même chose, mais en moins bien. Je ne suis pas un chercheur en sciences sociales. Je ne cherche pas à faire la même chose que Goffman. Lui s’intéresse surtout au fonctionnement d’un certain type d’institution : l’institution totale, l’asile, l’école, la prison. Pour ma part, j’essaie de montrer et d’analyser le rapport qui existe entre un ensemble de techniques de pouvoir et des formes : des formes politiques comme l’Etat et des formes sociales. Le problème auquel s’attache Goffman est celui de l’institution elle-même. Le mien est la rationalisation de la gestion de l’individu. Mon travail n’a pas pour but une histoire des institutions ou des idées, mais l’histoire de la rationalité telle qu’elle opère dans les institutions et dans la conduite des gens. »

Ainsi, l’auteur de Surveiller et punir refuse que son travail soit perçu comme une réinterprétation à la française des écrits du sociologue américain, ayant opté pour une perspective historique et généalogique là où le chercheur de l’École de Chicago a choisi une perspective sociologique et interactionniste. La différence entre les deux auteurs ne se résume cependant pas à une question de cloisonnement disciplinaire : ce sont bien de deux perspectives de recherches différentes dont il s’agit, qui, si elles se rencontrent sur la question des institutions disciplinaires, divergent tant dans leurs méthodes que dans leurs objectifs heuristiques. Cet article se propose donc de montrer que si Goffman, comme Foucault, livre une analyse très fine des mécanismes physiques par lesquels s’exerce le pouvoir (la « microphysique du pouvoir »), c’est pour mieux montrer comment les reclus qui y sont soumis s’en accommodent, à la différence de Foucault dont l’analyse se focalise sur l’économie du pouvoir en elle-même – ce qui se traduit et à la fois s’explique par la méthode de recherche employée.

2. Des contextes intellectuels très différents

Il faut d’abord rappeler que les deux ouvrages ont été publiés dans des contextes intellectuels bien différents. L’enquête sur laquelle s’appuient les Asiles d’Erving Goffman est menée à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Elisabeth à Washington entre 1954 et 1957 – un établissement fédéral qui peut accueillir 7000 patients. Goffman, qui est encore au début de sa carrière, bénéficie pour cette enquête d’un contrat de recherche spécifique. Le livre est publié en 1961 et va rapidement influencer les courants anti-psychiatriques qui se développent dans les années 1960. Au moment de la parution d’Asiles, Goffman n’a pas encore été nommé professeur à Berkeley bien qu’il y donne déjà des cours. Il a soutenu en 1953 une thèse sous la direction de William Lloyd Warner, thèse qui décrit les interactions orales observées sur une petite île des Shetland, pendant les parties de billard ou de cartes, et qui contient déjà en germe les analyses que Goffman développe plus tard dans La présentation de soi (1956) et Les cadres de l’expérience (1974). On peut d’ailleurs noter que, pour autant qu’il ait suivi sa formation de sociologue à Chicago auprès d’Everett Hugues et d’Herbert Blumer, la méthode qu’il met en place dans Asiles diffère par un certain nombre d’aspects de ce que l’on va nommer « l’interactionnisme symbolique » de la « seconde école de Chicago », courant sociologique auquel son nom est associé, avec celui d’autres auteurs tels qu’Howard Becker et Anselm Strauss. Or, alors que l’interactionnisme symbolique ancre la théorie dans le terrain, la démarche de Goffman est davantage macrosociale : rappelons que Lloyd Warner était lui-même l’élève de Radcliffe Brown, raison pour laquelle on peut noter dans l’œuvre de Goffman l’influence du structuro-fonctionnalisme – ce qui le rapproche d’un certain Foucault parfois qualifié de fonctionnaliste.

La méthode que Goffman met en place dans Asiles s’attache ainsi à décrire les interactions des individus en contexte pour montrer comment le « moi » se structure au travers de ces échanges et de la perception que les individus ont de la situation dans laquelle ils évoluent. Mais l’ouvrage retient surtout l’attention pour le concept central de « total institutions », institutions totales, qui en fait la renommée.

Le livre se compose de quatre articles complémentaires pouvant être lus séparément. Le premier article, intitulé « Caractéristiques des institutions totales », s’emploie à définir ce que sont les « institutions totales » et dresse une typologie de leurs différentes formes. Le deuxième, intitulé « La carrière du malade mentale », s’attache d’avantage à l’évolution de la personnalité du patient au sein de l’institution et à l’impact de ces transformations sur les rapports sociaux antérieurs à l’internement. Le troisième, « La vie clandestine d’une institution totale », met en lumière le rapport que les reclus entretiennent avec le pouvoir qu’ils subissent, et les différentes stratégies qu’ils développent pour résister au pouvoir de l’institution. Enfin le quatrième article, intitulé « Le schéma médical type et l’hospitalisation des malades mentaux » s’intéresse davantage à la façon dont les médecins présentent la situation aux patients. Le deuxième et le quatrième articles s’appuient sur l’analyse interactionniste pour décrire d’une part le parcours du malade, d’autre part les relations entre médecins et patients. Cependant, dans le cadre d’une comparaison entre Goffman et Foucault sur la question de l’enfermement, ce sont le premier et le troisième articles qui retiendront particulièrement notre attention puisque ce sont eux qui décrivent les méthodes coercitives propres aux institutions totales – et les tentatives pour s’y soustraire.

Si Asiles est assez rapidement reconnu aux Etats-Unis, ce n’est qu’en 1968 qu’il est traduit et publié aux éditions de Minuit, dans la collection « le Sens Commun » mise en place par Pierre Bourdieu. A l’origine de cette traduction, un autre grand sociologue français : Robert Castel, lui aussi connu pour avoir travaillé des thématiques liées à la prise en charge sociale de la folie. C’est d’ailleurs Castel lui-même qui se charge de la présentation de la première édition française d’Asiles, jetant ainsi les passerelles qui permettent de penser les liens entre Michel Foucault et la sociologie en générale.

Quelques années plus tard, en 1975, Michel Foucault, qui a déjà son siège au Collège de France, publie chez Gallimard le livre considéré comme la pièce maîtresse de son œuvre : Surveiller et punir, sous-titré Genèse de la prison. L’ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm a alors fréquenté les plus grands philosophes contemporains, et plusieurs de ses livres (comme son Histoire de la folie à l’âge classique, ou Les mots et les choses de 1966) jouissent d’une importante reconnaissance. Agrégé de philosophie, Foucault n’est pas sociologue : même s’il entend se focaliser sur l’analyse de la prison, l’objet qu’il choisit d’étudier n’est pas tant une institution en tant que telle – la prison – que les « technologies du pouvoir » qui permettent à l’autorité d’avoir prise sur les individus au travers de leur corps.

Surveiller et punir s’attache donc à retracer l’histoire de la prison, depuis son émergence jusqu’à son institutionnalisation. Foucault analyse magistralement le tournant qui s’opère à partir de la Constituante, quand l’emprisonnement devient l’expression première du châtiment ; il montre que l’autorité royale, qui s’incarnait dans le supplice du criminel, laisse peu à peu place à une logique d’emprisonnement alors que l’on s’éloigne de l’Ancien Régime. La volonté d’ajuster le châtiment à la peine sur le plan symbolique est peu à peu délaissée au profit de l’enfermement, dont Foucault met en évidence dans les chapitres qui suivent combien il permet à un pouvoir de s’aliéner les corps pour corriger les esprits, en exerçant sur eux sa contrainte.

Les deux ouvrages ont donc une généalogie bien distincte : premier livre à retenir l’attention pour Erving Goffman, étape majeure d’une œuvre déjà avancée pour Michel Foucault ; sociologie américaine fondée sur l’analyse de l’interaction contre ouvrage philosophique qui épouse une certaine tradition française ; analyse ethnographique d’un hôpital où s’est rendu le chercheur contre généalogie d’un phénomène saisi à travers des documents d’archive. Asiles et Surveiller et punir relèvent donc de deux traditions bien différentes quoiqu’on ait pu tous deux les rapprocher d’un certain fonctionnalisme. Ils convergent cependant dans l’analyse fine des processus qui permettent à un pouvoir d’exercer son emprise sur l’individu.

3. L’analyse de la microphysique du pouvoir

La rencontre entre les deux auteurs s’opère sur l’étude des micropratiques qui permettent à l’autorité d’avoir prise sur les individus. Foucault comme Goffman s’attachent à décrire une « microphysique du pouvoir » tel qu’il est mis en place dans certaines institutions comparables qui présentent la caractéristique de s’aliéner l’individu : les prisons, les hôpitaux, les casernes, les écoles, autant d’institutions que Goffman décrit comme « institutions totales », et au sein desquelles Foucault puise également ses exemples – quoique son analyse ne soit pas fondée sur les institutions elles-mêmes.

Goffman commence par définir les institutions au sens large comme lieux « où une activité particulière se poursuit régulièrement […] toute institution accapare une part du temps et des intérêts de ceux qui en font partie et leur procure une sorte d’univers spécifique qui tend à les envelopper ». Cependant, il en vient à spécifier l’institution totale. C’est « un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées ». Pour faire simple, c’est un lieu où l’on est enfermé (on y dort, travaille et se distrait) et soumis à une coercition minutieuse.

Goffman dresse alors une typologie des différentes institutions totales, selon le bénéfice qu’elles apportent à la personne recluse et à la société. Il distingue ainsi « les organismes qui se proposent de prendre en charge les personnes jugées à la fois incapables de subvenir à leurs besoins et inoffensives : foyers pour aveugles, vieillards, orphelins et indigents » ; les organismes qui vont « prendre en charge les personnes jugées à la fois incapables de s’occuper d’elles-mêmes et dangereuses pour la communauté, mêmes si cette nocivité est involontaire : sanatoriums, hôpitaux psychiatriques et léproseries » ; les institutions qui doivent « protéger la communauté contre des menaces qualifiées d’intentionnelles, sans que l’intérêt des personnes séquestrées soit le premier but visé : prisons, établissements pénitentiaires, camps de prisonniers et camps de concentration » ; « les institutions qui répondent au dessein de créer les meilleures conditions pour la réalisation d’une tâche donnée et qui justifient leur existence par ces seules considérations utilitaires : casernes, navires, internats, camps de travail […] » ; et enfin « les établissements qui ont pour but d’assurer une retraite hors du monde même si, en fait, on les utilise surtout pour former des religieux : abbayes, monastères, couvents et autres communautés religieuses ».

Foucault en revanche s’attache à décrire les disciplines comme des modèles de contrainte visant à corriger l’individu dans le but de le rendre plus productif : cela exclut, d’une part, le premier type d’institution totale que définit Goffman, et dont le but n’est pas l’efficacité mais la charité. En réalité, dans une perspective foucaldienne, on pourrait subsumer toutes les catégories d’institutions de Goffman en une : « les institutions qui répondent au dessein de créer les meilleures conditions pour la réalisation d’une tâche donnée ». Cela autorise Foucault à aller chercher des exemples illustratifs dans les usines, ce que Goffman n’évoque pas dans son analyse. Car Foucault ne se pose pas la question de savoir si l’enfermement est bon pour l’individu, la société, ou les deux : il met en évidence une économie du pouvoir qui transite par des actions minuscules ayant prise sur le corps des individus.

Or, Goffman met nettement en évidence comment l’institution s’empare des corps des reclus. Il parle ainsi d’un processus de mortification qui permet l’imposition de l’autorité grâce à différents procédés comme l’isolement, le rituel d’admission, le dépouillement des effets personnels, la dégradation de l’image de soi (par des attaques à l’intégrité du corps et de l’esprit), les contaminations physiques (par la souillure et la saleté de l’environnement) et morales (promiscuité avec les autres reclus, lecture du courrier privé, interdiction de toute intimité). Ces différentes techniques mises en évidence par Goffman recoupent de près l’analyse que dresse Foucault de « l’anatomie du pouvoir » dans la partie sur les disciplines. L’un comme l’autre rendent visibles les techniques par lesquelles la contrainte s’impose.

La gestion de l’espace

Goffman comme Foucault montrent comment la structuration de l’espace est une caractéristique fondamentale du pouvoir coercitif. Le premier décrit les barrières physiques qui cloisonnent l’espace hospitalier – les murs, les portes qu’on ferme à clé, les barreaux aux fenêtres, tout ce qui permet de maintenir le reclus dans un isolement physique. Foucault ne décrit pas autre chose quand il parle de « l’art des répartitions » : il s’agit en effet d’établir une clôture de l’espace disciplinaire, que l’on va ensuite diviser en espaces individuels (chambres, cases, cellules) – c’est le quadrillage. Enfin, dans ce quadrillage, chaque individu est assigné à un rang, un numéro. Les disciplines foucaldiennes opèrent donc en séparant l’individu du reste du monde, mais aussi des autres individus avec lesquels il est enfermé, pour une meilleure emprise sur la personne que l’on va désormais identifier par son rang.

La gestion du temps

Dans une institution totale, le rapport au temps est strictement organisé. Goffman montre ainsi comment un emploi du temps extrêmement précis et structuré régit toutes les activités. C’est un autre élément que Foucault identifie comme constitutif des disciplines, et qu’il décrit sous le nom de « contrôle de l’activité ». Le contrôle de l’activité inclut l’emploi du temps mais ne s’y résume pas : il raffine le rapport au temps pour construire une élaboration temporelle de l’acte qui permet d’associer un temps précis et un geste précis (Foucault donne en exemple la minutie avec laquelle on a défini le pas militaire). Foucault va plus loin dans l’analyse : il montre comment le corps en entier se retrouve plié à une discipline temporelle, pour non seulement éviter de perdre du temps, mais aussi pour en gagner en rendant le geste plus efficace et adapté au corps. Il ne faut pas perdre de vue que les disciplines foucaldiennes ont l’objectif, certes, de corriger l’individu (comme les institutions totales goffmaniennes), mais aussi de le rendre plus performant – améliorer sa productivité en plus de son comportement : l’analyse de Foucault ne se détache pas du contexte capitaliste d’où les disciplines ont émergé.

La surveillance permanente

En plus des techniques de mortifications qui permettent de soumettre les reclus, Goffman parle également des voies de la « dépersonnalisation » qui font perdre à l’individu ses caractéristiques individuelles. La technique du ricochet, par exemple, est une attaque du pouvoir sur le reclus, qui entraîne une défense qui elle-même justifiera une nouvelle attaque : ainsi le quotidien de la personne enfermée est-il soumis à la règlementation et au jugement de l’autorité en permanence. Comme l’écrit Goffman « c’est l’autonomie même de l’acte qui lui est volée ». Foucault, dans son développement sur « la surveillance hiérarchique », montre de la même façon comment les disciplines imposent à l’individu une surveillance permanente à tous les niveaux. Ainsi « l’appareil disciplinaire parfait permettrait à un seul regard de tout voir en permanence » (SP, p. 177) : la surveillance est à la fois indiscrète (elle voit tout) et discrète (elle ne se fait pas remarquer) ; elle est partout, et invisible. La surveillance caractérise donc à la fois les institutions totales, et les disciplines ; elle vise dans les deux cas à asservir l’individu en lui ôtant toute velléité contraire à ce qu’on attend de lui. Mais chez Foucault la surveillance trouve son pouvoir dans sa discrétion, sa capacité à être omniprésente sans qu’on la remarque, alors que chez Goffman elle s’inscrit d’avoir dans un rapport de pouvoir conflictuel entre les surveillants et les surveillés.

Le système de récompense – punition

Au sein des institutions totales, il existe tout un système de récompenses et de punitions qui visent à valoriser l’individu s’il se comporte comme l’institution le désire, ou au contraire à le châtier s’il ne respecte pas les règles définies par le règlement intérieur. Goffman parle en cela d’un « système de privilèges » qui s’articule autour des trois axes du règlement intérieur, des récompenses et des punitions. Selon Goffman, « punitions et faveurs font partie intégrante du mode d’organisation propre aux institutions totalitaires », et les faveurs elles-mêmes constituent moins un avantage qu’une absence de désavantage. Foucault parvient au même constat dans son développement sur la « sanction normalisatrice » : il y explique que les disciplines établissent une « infrapénalité », c’est-à-dire un microsystème de lois et de sanctions – l’équivalent du règlement intérieur goffmanien. Il met également en évidence l’existence d’un système de gratifications-sanctions dont le but est avant tout correctif. Mais l’objectif, dans la perspective foucaldienne, reste l’amélioration de l’individu : dans son analyse, la récompense est plus intéressante que la sanction, et la pénalité, qui s’impose souvent sous la forme d’un exercice productif, a pour objectif d’améliorer l’individu.

Les deux auteurs décrivent donc tous deux une  « microéconomie d’une pénalité perpétuelle » (SP, p.185), mais dans des perspectives qui divergent : d’un côté, chez Goffman, les sanctions visent la dépersonnification, la « mort civile » de la personne qui ne se distinguera plus des autres reclus, alors qu’il s’agit pour Foucault de montrer comment les disciplines produisent un individu soumis et efficace, que le système de pénalité-sanction permet de classer et hiérarchiser parmi les siens.

Les deux auteurs analysent donc avec minutie les différents media par lesquels transite le pouvoir, et, s’agissant des méthodes pour contraindre un individu, parviennent sensiblement aux mêmes conclusions : un espace fermé et cloisonné ; une organisation du temps réglée aussi finement que possible ; une surveillance permanente ; un système de punitions-privilèges qui assure le respect d’un règlement spécifique à l’entité considérée. Dans les deux cas, il s’agit de limiter l’autonomie et la liberté de l’individu pour le soumettre à une autorité, le transformer et le normaliser.

Il me semble pourtant que la convergence des auteurs se limite à ces analyses de la microphysique du pouvoir , car elles servent en réalité des démonstrations aux objectifs bien différents.

4. Deux perspectives divergentes

Il apparait en effet que les similitudes entre les deux auteurs se limitent à la description des techniques coercitives. Là où Goffman entend analyser le fonctionnement d’une institution et la trajectoire des reclus au sein de cette institution dont la caractéristique principale est qu’elle fonctionne selon des normes bien différentes de celles qui régissent le monde extérieur, Foucault au contraire entend démontrer que les disciplines ne sont pas spécifiques à une institution mais traversent l’ensemble du corps social, à différents niveaux, et différentes intensités. Pour le premier, il s’agit donc de rendre compte de la vie dans un environnement spécifique en ce qu’il s’oppose à la vie normale ; le comportement des reclus au sein de l’institution totale ne peut se comprendre qu’en relation avec la vie qu’ils ont eue à l’extérieur, à la fois avant d’être internés, mais aussi dans ce qu’ils envisagent pour leur sortie. A l’inverse, Foucault décrit le fonctionnement d’une société disciplinaire dans son ensemble.

Foucault, ou le refus de l’analyse institutionnel

L’objectif de Foucault, lorsqu’il analyse les mécanismes des disciplines, est bien de rendre compte de comment un pouvoir parvient à s’actualiser dans le corps des individus qu’il veut contrôler. Il analyse la mise en place d’un rapport à la fois de domination-obéissance, mais aussi d’utilité-maîtrise : « Le corps humain entre dans une machinerie de pouvoir qui le fouille, le désarticule et le recompose. […] La discipline majore les forces du corps (en termes économiques d’utilité) et diminue ces mêmes forces (en termes politiques d’obéissance). D’un mot : elle dissocie le pouvoir du corps; elle en fait d’une part une « aptitude », une « capacité » qu’elle cherche à augmenter ; et elle inverse d’autre part l’énergie, la puissance qui pourrait en résulter, et elle en fait un rapport de sujétion stricte. » (p. 140). Le propre des disciplines est donc de renforcer en soumettant, et « la discipline est une anatomie politique du détail. » (p. 141). C’est donc bien à la description de l’anatomie du pouvoir que Michel Foucault se consacre – et non pas à l’analyse de certaines institutions dont l’objectif explicite est de transformer l’individu.

Goffman, ou l’art des résistances

Au contraire, Goffman ne s’intéresse pas tant à l’anatomie du pouvoir qu’à la façon dont les personnes le reçoive. Son objectif est clair : il s’agit de rendre compte de la structure du « moi » telle qu’elle se reconfigure pour les personnes recluses. C’est pour ça que Goffman analyse les « carrières » des malades mentaux, leur évolution au sein de l’établissement hospitalier, la façon dont ils composent avec les injonctions qu’ils reçoivent. Car si Foucault explique les formes du pouvoir, il ne dit en aucune façon comment, concrètement, ce pouvoir est reçu, et comment les individus y résistent. Chez Foucault, la machine disciplinaire broie entièrement l’individu ; c’est en quelque sorte une vision idéal-typique du pouvoir, puisqu’il s’agit d’un pouvoir tout puissant.

Mais en réalité ce pouvoir s’exerce sur des individus déjà socialisés : c’est ce que Goffman appelle « la culture importée », c’est-à-dire « un ensemble de d’activités jugées valables jusqu’au moment de l’admission » ; or l’institution totale, par les processus de mortification et de dépersonnalisation, va chercher à défaire cette culture importée : le reclus ne peut plus actualiser son comportement, puisqu’il est désormais soumis à des normes qui ne sont pas en vigueur hors des murs de l’institutions. Il peut en résulter une « déculturation » ou une « désadaptation » à la vie quotidienne « normale », ce qui est problématique par la suite s’agissant de la réinsertion. L’institution totale a donc pour objectif d’agir sur la représentation que le reclus a de lui-même : c’est l’adaptation primaire à l’institution, la soumission à ses normes.

Mais Goffman met en évidence un phénomène de résistance qu’il qualifie d’adaptations secondaires. Elles consistent en « pratiques qui, sans provoquer directement le personnel, permettent au reclus d’obtenir des satisfactions interdites ou bien des satisfactions autorisées par des moyens défendus ». Une adaptation secondaire est ainsi « toute disposition habituelle permettant à l’individu d’utiliser des moyens défendus, ou de parvenir à des fins illicites (ou les deux à la fois) et de tourner ainsi les prétentions de l’organisation relatives à ce qu’il devrait faire ou recevoir, et partant à ce qu’il devrait être ». Ce sont les marges de manœuvre dont le reclus dispose : « Le reclus y voit la preuve importante qu’il est encore son propre maître et qu’il dispose d’un certain pouvoir sur son milieu ». Goffman développe particulièrement ce point dans le troisième article « La vie clandestine d’une institution totalitaire (des moyens de faire son chemin dans un hôpital psychiatrique) ». Il y montre comment les individus parviennent à se distancier de la représentation d’eux-mêmes que l’institution cherche à leur imposer.

Goffman distingue « en premier lieu, les adaptations “désintégrantes” dont les auteurs ont la ferme intention d’abandonner l’organisation ou de modifier radicalement sa structure et qui conduisent, dans les deux cas, à briser la bonne marche de l’organisation ; en second lieu, les adaptations “intégrées”, qui ont ceci de commun avec les adaptations primaires qu’elles acceptent les structures institutionnelles existantes sans faire pression pour un changement radical, et qui peuvent avoir pour fonction évidente d’infléchir des forces qui seraient, autrement, désintégrantes. Les éléments fixes et permanents de la vie clandestine d’une organisation sont donc essentiellement composés d’adaptations intégrées et non d’adaptations désintégrantes ». Goffman montre ainsi comment les reclus exploitent les caractéristiques de l’institution totale à leur profit. « L’exploitation des affectations » consiste par exemple à choisir stratégiquement le travail auquel on est assigné pour pouvoir en tirer profit par la suite. Il met également en évidence « un système de transmission » ; c’est « un dispositif pour acheminer clandestinement, et le plus souvent en se cachant » des personnes, des objets ou des messages (écrits et oraux) prohibés par l’institution, et donc à son insu. Il existe au sein de l’institution totale tout un système d’échanges tant économiques que sociaux qui reste obscure à la surveillance et échappe au pouvoir.

5. Conclusion

La microphysique du pouvoir que décrit Michel Foucault est donc un ensemble de techniques coercitives exercées sur la société dans son ensemble, et de façon plus marquée, donc plus facile à mettre en évidence, au sein de certaines institutions. Foucault fait surgir les rouages concrets, physiques, par lesquels transite le pouvoir : il insiste sur la continuité de son emprise dans le corps social, là où Goffman insiste sur la rupture entre le monde extérieur et l’enfermement.

De fait, Foucault dresse le portrait d’un pouvoir tout puissant, d’un pouvoir sans limite qui s’exerce à tous les niveaux, alors que Goffman ne s’intéresse qu’à la réception de ce pouvoir par les individus reclus, et aux tactiques qu’ils mettent en place pour y échapper. Est-ce à dire que la conception du pouvoir chez les deux auteurs est radicalement différente ? Il me semble qu’il ne faut jamais perdre de vue que les résultats d’une recherche découlent directement des outils analytiques et méthodologiques mis en place pour parvenir aux conclusions. Ainsi, la divergence entre Goffman et Foucault est-elle issue en partie de la méthodologie d’enquête employée : Foucault travaille sur des documents d’archives qui ne lui permettent pas de saisir l’écart réel ni même potentiel entre ce que prescrivent les règlements et la façon dont ces règlements sont appliqués et/ou détournés. D’ailleurs, cela n’entre pas dans son questionnement : raison pour laquelle j’ai parlé d’une conception idéal-typique du pouvoir, car l’analyse écarte – délibérément – les potentielles résistances à cette emprise. A l’inverse, Goffman laisse de côté la genèse de l’enfermement, il ne s’intéresse pas à son origine ni à ses justifications : il explore simplement la façon dont les individus y réagissent, car c’est cela qu’il a pu observer, en se rendant sur place, à Sainte-Elisabeth. La conception de la microphysique du pouvoir dépend ainsi des instruments que les auteurs se sont donnés pour la mettre en évidence.

Goffman et la microphysique du pouvoir foucaldienne (2/2)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2016/05/02/goffman-et-la-microphysique-du-pouvoir-foucaldienn/ © Bulles de Savoir

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