Les sociétés secrètes de Harvard : une socialisation parallèle (1/2)

1. Introduction

L’élite étudiée ici est une élite de prééminence, celle de l’entre-soi, du « grand monde », qui se définissait au sens parétien comme l’élite des notables, du prestige du nom ou de la fortune (Pareto 1968). Cette vision est aujourd’hui dénoncée par une approche pluraliste du pouvoir (Dalh 2005) selon laquelle les élites sont désormais éparpillées dans de nombreuses sphères politiques, économiques, industrielles, militaires, et autres. Si la thèse pluraliste est pertinente en ce qui concerne les modalités et formes de détention du pouvoir, la thèse moniste d’une élite du pouvoir plus oligarchique et opaque conserve ses vertus descriptives pour appréhender la socialisation parallèle des étudiants des grandes universités étasuniennes telles que Harvard, pour deux raisons : d’une part, la division, la répartition des pouvoirs n’a pas encore eu lieu ; d’autre part, cette socialisation se fait dans le cadre de sociétés secrètes étudiantes qui prennent pour référence non la forme « légitime » des élites du pouvoir, mais les cercles fermés et les réseaux d’influences qui évoluent dans leur giron (Domhoff 1975). Il s’agit donc de faire des jeunes membres de ces sociétés des « hommes d’envergure » (Mills 1956), en phase avec la modernité, l’actualité, voire l’avant-garde du pouvoir, mais par des moyens d’allure « traditionnelle » sinon « archaïque ».

En parallèle du système universitaire fondé sur un idéal méritocratique, qui se transforme au fur et à mesure des évolutions sociales et économiques, se perpétue un système de socialisation élitiste, celui des sociétés secrètes étudiantes. A Harvard, cette élite se forge au sein des Final Clubs, huit sociétés secrètes exclusivement masculines créées entre la fin du XVIIIème et la fin du XIXème siècles. Par opposition aux « sociétés secrètes absolues », dont le simple fait d’en découvrir l’existence les vouent à disparaître, ces clubs correspondent à la définition simmelienne des « sociétés relativement secrètes », bien plus répandues selon le philosophe allemand et dont la franc-maçonnerie est un exemple-type (Simmel 1996). On en connaît l’existence, on sait où elle se trouve et ce qui s’y déroule. L’identité même de quelques membres peut être dévoilée. Mais bien des informations demeurent inaccessibles aux  « profanes ». C’est toute la différence entre « knowing the secret » (des profanes) et « owning the secret » (réservé aux initiés), selon l’expression de Nicolas Adell. En ce qui concerne les Final Clubs, on ne peut obtenir la liste des membres (actuels ou anciens). Il en est de même des pratiques qui s’y perpétuent et qui demeurent dissimulées. Ainsi, certains secrets sont consciencieusement préservés, ou font l’objet d’un jeu à la frontière de ce qui est voilé ou dévoilé, tu ou révélé. Apprendre à manipuler cette marge de porosité (Petitat 2000) constitue un instrument de pouvoir et donc un élément clé de la socialisation élitaire perpétuée au sein de ces sociétés secrètes.

Cette analyse se fonde sur plusieurs années de recherches empiriques (Grousset-Charrière 2012), inscrites dans les pas de l’Ecole de Chicago. En effet, trois ans et demi d’immersion et d’enseignement à l’Université Harvard m’ont permis d’approcher peu à peu, puis d’infiltrer et d’étudier ces clubs. C’est donc par une approche interactionniste de la socialisation des élites que j’ai mené cette étude compréhensive basée sur l’observation participante ainsi que sur des recherches dans les archives universitaires et la presse étudiante, un court questionnaire exploratoire exécuté par cent étudiants, quarante-cinq entretiens formels et d’innombrables entretiens informels principalement avec des étudiants de l’Université, membres ou non des Final Clubs, et des dirigeants universitaires.

Cette recherche met en exergue les ressorts de la fabrication d’une élite dont tous les éléments ne peuvent être exclusivement transmis par une institution prestigieuse d’enseignement supérieur. Une partie du mécanisme, qui en fait l’efficacité, doit passer par des cercles parallèles. C’est le cas du secret et de sa pratique, dont l’apprentissage se fait à Harvard, comme dans les autres grandes universités de l’Ivy League (Karabel 2005), par l’intégration dans une société secrète.

La socialisation académique et la socialisation parallèle des élites étudiantes

La société américaine se veut fondée sur le précepte fédérateur de l’American Dream. Bien que cette doctrine sociale apparaisse sociologiquement discutable, elle demeure aujourd’hui traduite dans la mouvance égalitariste par les principes méritocratiques. Après que les politiques de quotas (basées sur la religion ou l’origine ethnique) ont été combattues et prohibées, de nouvelles formes de discrimination positive sont apparues par l’obligation des universités à admettre les meilleurs élèves de chaque lycée, quelles que soient les performances scolaires de ces établissements (Sabbagh et Van Zanten 2010). Si les aspects « positifs » de ces démarches sont aujourd’hui très questionnés, on ne peut pour autant nier la démocratisation scolaire sur laquelle elles reposent.

Cependant, comme le montrent de nombreux travaux (Dubet 2010, Duru-Bellat 2009, Lash 1996), les processus de reproduction sociale sont toujours très actifs. En effet, il subsiste une logique de classes dont les plus privilégiées entendent se maintenir au pinacle de la société, par des modes de socialisations plus discrets.

2. Dans le secret des Final Clubs

Dans les Final Clubs, comme dans de nombreuses sociétés secrètes (Petitat 1998 : 107), on observe différents niveaux de secret, comme autant de couches concentriques. Le cercle le plus large concerne ce qui est le moins secret du secret. Il s’agit de l’existence même de ces sociétés, leur localisation, leur réputation par le dévoilement des noms de quelques-uns de leurs anciens et illustres membres (présidents des Etats-Unis et autres éminents politiciens, grands dirigeants financiers, ou industriels, artistes réputés). Le deuxième cercle, un peu plus étroit, concerne l’intérieur des locaux, les rares pièces accessibles à quelques visiteurs privilégiés, où se déroulent certaines des pratiques de la communauté. Enfin, le cercle central, le noyau du secret le plus inaccessible, préserve certaines pièces de la maison exclusivement réservées aux membres ainsi que des informations sur la hiérarchie, les prédécesseurs ou encore sur des rituels spécifiques. Le secret, qui est donc divisé, et ainsi plus ou moins préservé, est un élément clé du pouvoir qui repose sur le « non-dire » (Jamin 1977).

Qui est membre…

Présidents des Etats-Unis, grands dirigeants politiques, financiers, militaires, industriels, mais aussi des artistes éminents ont fréquenté les huit Final Clubs qui possèdent d’imposantes demeures au cœur de Harvard Square et du campus universitaire. Pourtant, ils semblent se fondre dans l’architecture victorienne comme des fantômes dans l’espace urbain. Nombreux sont les enseignants, habitants locaux et étudiants peu impliqués dans la vie des clubs qui ignorent où ils se situent précisément. C’est ainsi qu’en témoigne Samantha, une étudiante qui ne fréquente jamais cette scène sociale mais en entend parler constamment : « Les Final Clubs masculins ont tous des Maisons dans le Square. Et ça, c’est ce qui m’a foutue complètement hors de moi ! C’est ça, tu ne sais jamais où ils sont : ils sont totalement dépourvus d’insignes. Et une fois que tu es dans la confidence, tu réalises qu’ils sont, genre, pile au milieu du Square, dans de grandes propriétés. » En outre, les étudiantes qui sont conviées à des soirées dans les clubs, n’ont accès qu’à un nombre limité de pièces, le reste de la maison demeurant accessible qu’aux membres exclusivement.

De la même manière, certaines pratiques initiatiques s’exposent tandis que d’autres demeurent discrètes. A l’issue d’un long processus d’intégration par cooptation, une poignée de nouveaux membres est admise dans le club. Ceux-ci doivent se plier au « jeu » du bizutage. Par une matinée de décembre glaciale, des athlètes de Harvard, vêtus seulement de caleçons, se sont mis à laver des voitures dans la rue. Cette attitude insolite, typique de ce qu’ils appellent leurs « rites initiatiques », n’a pas manqué d’être remarquée. D’autres de ces pratiques sont dissimulées, perpétrées dans le secret de leurs murs, mais révélées en aparté. Jeffrey me confie qu’un membre de son club voulait absolument avoir le blason du V gravé sur l’épaule. Un soir après quelques verres et aidé de plusieurs camarades, il l’aurait fait au fer rouge. Sa brûlure était telle qu’il a été emmené directement à l’hôpital. Il ne s’agit pas ici de démêler le vrai du faux. On comprend que la rumeur, le bruit qui court, le fait que des pratiques se racontent, se voient, est l’essentiel. Cette publicisation floue, et dans laquelle chacun peut projeter son imaginaire, accroît l’attractivité des sociétés secrètes. C’est l’ombre, le secret, dans lesquels sont maintenus ces pratiques qui préservent leur intérêt.

Mettre ces secrets en lumière semble les éteindre. Que trouve-t-on dans les quelques pièces réservées aux membres ? Des boiseries, du mobilier en cuir et bois massif, des verres de bourbon qui traînent, des étagères sans fin couvertes de livres reliés, des cadres aux dorures marquées par le temps où des Kennedy, Roosevelt, et autres grands noms semblent passer le relais aux générations qui se succèdent. Il n’y a pas de grand secret d’Etat derrière les murs des Final Clubs. Selon Olivier Jacquemond, « c’est un fait, les secrets sont souvent décevants » (Jacquemond 2005 : 12). Pourtant, c’est bien la future élite américaine qui apprend ici l’importance de maintenir du secret. L’un des effets du secret consiste à isoler ceux qui le détiennent de ceux qui l’ignorent. Cette marginalisation du reste de la population, décrite par Noam Chomsky (Chomsky et Foucault 2006 : 31), induit un renforcement de l’élitisme.

Ce n’est donc pas le secret en lui-même qui se révèle important, mais ses conséquences sociales issues des issues des pratiques qu’il induit : savoir taire ou au contraire révéler, savoir cacher, mais partiellement, pratiques qui seront autant de compétences pour les élites du pouvoir. Au delà du secret à taire, c’est donc précisément sa porosité (Petitat 1998) qui nous intéresse, et les fonctions sociales qu’elle octroie.

3. Le maniement du secret : un instrument de pouvoir

Le secret ne s’arrête pas aux frontières de la société secrète. La possession d’un secret implique certes un savoir-taire (Jamin 1977), mais surtout un savoir-dire. Il faut savoir laisser entendre que l’on possède des informations sans pour autant les révéler, savoir attiser la curiosité, savoir donner des bribes de récit, de rumeurs, de légendes. Pour cela, il faut être socialisé à un espace langagier convenu, permettant au discours de se conformer à l’image que la société secrète entend donner d’elle-même. Les clubs se pourvoient aussi d’expressions qui leur sont propres, des néologismes qui les permettent de se distinguer des autres groupes sociaux. Appréhender de nouvelles représentations mentales, jouer avec la réalité ou avec les représentations sociosymboliques en entrant dans un Final Club, c’est donc avant tout apprendre à revêtir un secret sans le trahir. Selon Georg Simmel, c’est en cela que le secret est une parure, un ornement pour celui qui le porte. Ne pouvant le révéler, son possesseur peut (et doit) toutefois laisser entrevoir qu’il le possède. Cette possession se manifeste aussi par un certain nombre de codes (vestimentaires, comportementaux) et le port de symboles discrets (cravate, ses boutons de manchette ou autre objet discret marqué au blason ou aux couleurs de son club). Cette mise en scène de soi et de son appartenance au groupe privilégié, de son accès à ses coulisses (Goffman 1973), ses coutumes et ses masques (Strauss 1992), se doit d’être discrète mais visible. La perméabilité des voilements/dévoilements d’une société secrète doit rester infime pour demeurer un privilège.

L’examen de ces usages d’ostentation et de repli permet de dégager trois rôles joués par le secret : l’attraction, la légitimation et le renforcement des liens.

Le premier rôle du secret est l’attractivité qu’implique sa publicisation. Il suscite la curiosité. Qui sont les membres de ces clubs ? A quoi ressemblent-ils à l’intérieur ? Que s’y passe-t-il vraiment ? C’est en partie pour la satisfaire que de nombreux étudiants conviés au processus de sélection acceptent de s’y plier, puis que les nouveaux admis agréent de se soumettre aux différentes pratiques initiatiques exigées. Pour les néophytes, l’initiation incarne un rite de passage : le passage vers le savoir, vers la révélation du secret. Pouvoir passer la porte d’un club, en franchir le seuil, c’est assouvir l’envie de le découvrir. Ainsi, le premier rôle du secret est sans aucun doute l’attractivité qu’il suscite. A la fierté d’avoir été “élu” s’ajoutera celle de “savoir”, de s’agréger au groupe (Van Gennep 1981, Goguel d’Allondans 2002 ) et donc d’entrer dans le secret.

Le deuxième rôle du secret consiste à jeter un voile sur les déviances, les actes ordinairement répréhensibles. Il ne faut pas imaginer ces clubs comme des lieux de débauche sexuelle organisée, comme cela existe dans d’autres espaces de socialisation élitaire, par exemple dans la tradition carabine de l’internat (Godeau 2007). Cependant, bien qu’elles ne soient pas régies par la communauté, et ne fassent pas partie des « rites initiatiques », des déviances se produisent aussi dans les Final Clubs. Typiques de la jeunesse telles que la consommation d’alcool en dessous de l’âge légal, l’usage de drogues douces ou dures, ou encore les abus sexuels, ces déviances trouvent dans les Final Clubs un espace d’action. En effet, ces Maisons privées sont quasiment hors d’atteinte des autorités de Harvard et ne suscitent pas l’intérêt de la police locale. C’est donc à l’abri des regards que peuvent avoir lieu les réjouissances estudiantines. S’il ne faut pas trop en dire auprès des non membres (Becker 1985), c’est aussi pour anéantir un stigmate négatif qui nuit à l’image des Final Clubs. Les secrets se doivent de demeurer dans l’entre soi des clubs. Ainsi, entre membres, la connivence et la confiance se consolident.

Le troisième rôle du secret est le renforcement des liens entre les membres. La confiance est un élément central dans une société secrète. En tentant d’expliciter les critères de sélection de son club (critères qui demeurent généralement opaques et implicites), Jonathan indique l’importance de la loyauté : « en fait, on ne prendra pas un gars qui n’a pas l’air sincère, parce que c’est… parce que la confiance doit être forte entre nous. Et c’est pour ça qu’on brûle le Livre Noir à la fin du « punching process », il ne faut pas qu’un nouveau membre sache ce que les anciens ont dit de lui. Sinon ça crée des divisions, ou… des tensions. Et ça ce n’est pas possible, il faut rester unis. » Il y a dès le processus de sélection une spéculation sur la loyauté des néophytes, leur aptitude à être loyal envers le club et ses membres, à être digne de confiance. Pour G. Simmel, savoir garder un secret est une qualité indispensable à la société secrète, « il s’agit ici d’une confiance tout à fait spécifique : celle dans la capacité à se taire. » (Simmel 1996 : 66). Mais comme nous l’avons vu, il est impossible de taire complètement un secret. Ainsi, la confiance ne repose pas sur la capacité à taire totalement, mais plutôt à dire de manière appropriée. Pour préserver cette confiance, il s’agit de mesurer ce qui peut être dit ou non, à qui et dans quelles circonstances, de savoir précautionneusement sélectionner ses paroles, les sasser avec soin, selon l’étymologie du terme « secret » (Petitat 1998 : 118).

4. La pratique de l’élitisme jusqu’au cœur du secret

Apprendre à inclure et exclure est un art qui commence là où l’on décide de dire ou de taire. Quand il s’agit de secret, il est très vite question de révélations. Puisque la confiance est au centre du bon fonctionnement de la société secrète et de la force des liens qui unissent ses membres, on ne peut éviter de s’interroger sur les conséquences d’éventuelles trahisons. Analysons les formes que peut prendre la révélation, potentielle trahison, ainsi que les effets qu’elle peut susciter. Trahir apparaît souvent comme un synonyme de nuire. Nous verrons que cette nuisance est partielle. De ce fait, la trahison ne dessert pas complètement la société secrète. Elle contribue plutôt à son maintien par sa publicisation et le renforcement des liens entre les membres.

Savoir que révéler ou dissimuler peut s’avérer complexe dans certaines situations et impose aux néophytes un apprentissage certain, en situation d’entretien par exemple, ou lors de discussions avec des camarades non membres de Final Clubs, il demeure des situations qui ne prêtent pas à confusion. La presse locale est typiquement un ennemi juré pour ces sociétés secrètes. Il est interdit aux membres de leur communiquer des informations sans autorisation du président du club. Pourtant, très occasionnellement, cela se produit (Black 2005). A l’issue du long processus de sélection qui a précédé son admission dans l’un des clubs, cet étudiant a dénoncé au journal universitaire les pratiques déviantes qu’il avait pu observer. Ce type de scandale ébranle les sociétés secrètes qui tiennent à préserver une image respectable de clubs où se rassemblent des « gentlemen » ouverts et sympathiques. C’est donc plus précisément ces attaques frontales sur leur réputation que les membres appréhendent. L’un des secrets de polichinelle qu’ils redoutent le plus de voir mis en lumière est qu’ils demeurent élitistes, beaucoup d’entre eux ont encore du mal à se l’avouer.

Le maintien de ces sociétés au sein des universités d’élite aux Etats-Unis

La perpétuation de ces clubs étudiants élitistes et secrets repose sur leur processus de sélection (Grousset-Charrière 2012). L’excellence, le mérite, la compétence, le prestige social et la fortune économique peuvent être autant de critères de sélection sur lesquels se fondent les sociétés secrètes estudiantines étasuniennes. Chacun de ces éléments octroie une forme de pouvoir, parfois recherchée par l’individu qui en dispose, mais le plus souvent involontaire, et qui fait lien, correspondance entre les membres. Ils se sont cooptés eux-mêmes, selon leurs propres critères qui constituent un amalgame des critères des différentes élites et qui fondent le groupe oligarchique dans lequel ils évoluent et qui trône sur la scène sociale universitaire.

C’est cet amalgame des critères de sélection, cette alliance entre excellence et prééminence, doublée de la socialisation oligarchique endémique à ces sociétés secrètes estudiantines, qui mènent leurs membres au seuil de l’élite du pouvoir étasunienne et plus spécifiquement de ses propres sociétés secrètes. En effet, ce temps de formation à l’habitus de leur groupe de référence, constitue pour cette jeune élite un rite de passage supérieur. C’est celle dont ils s’inspirent pour perpétuer leurs modes de sélection, leurs pratiques secrètes, leur élitisme dominateur, mais aussi leurs distinctions de genre dominées par un “plafond de verre” (Buscatto et Marry 2009) puisque ces clubs refusent toujours la mixité et demeurent donc exclusivement masculins. C’est pourquoi je qualifie d’ « oligarchisation » leur processus de socialisation parallèle par lequel ces étudiants acquièrent et incorporent peu à peu les codes et les pratiques de l’élite du pouvoir souterrain.

Enfin, il est intéressant de remarquer que si un écart s’est creusé entre l’institution universitaire fondée sur un modèle certes élitaire mais démocratique et méritocratique, et les clubs qui s’en distinguent par un élitisme opaque et des pratiques déviantes, ces deux systèmes demeurent étroitement imbriqués dans des réseaux d’influence et de mécénat communs. En effet, il apparaît que les élites académiques, méritocratiques, forgées à Harvard ne peuvent suffire à une certaine élite qui a besoin, pour perdurer, d’entretenir l’entre-soi et l’exclusivité d’un cercle plus restreint. Les Final Clubs constituent ainsi une élite de prééminence parmi des élites d’excellence, qui sont à la fois amalgamées et dissociées au sein de l’Université, et qui s’avèrent chapeautées dans l’ombre par une autre élite, elle aussi relativement secrète et particulièrement puissante, celle des grands dirigeants universitaires, elle-même à l’image du pinacle américain de l’élite du pouvoir.

5. Conclusion : la socialisation aux réseaux d’influence dans l’ombre du secret

Si les universités prestigieuses, lieux de la formation des élites d’excellence, sont la scène où se déploient ces cercles de socialisation de l’élite de prééminence, c’est parce que ce mode de fonctionnement par lequel le pouvoir est détenu et exercé dans ces clubs privés, extrêmement élitistes et secrets, est assez commun dans la classe dominante américaine. En effet, au-delà du monde académique, un grand nombre de cercles d’influence et sociétés secrètes rassemblent une poignée de privilégiés dans les plus hautes sphères de l’élite du pouvoir, notamment le monde de la haute finance et de la politique d’Etat. Les travaux de G. William Domhoff se sont attachés à lister les grands clubs les plus influents des Etats-Unis, tout comme leurs abondantes interconnexions (Domhoff 1975 : 173-184), parmi lesquels nous pouvons citer l’un des plus éminents clubs secrets. Il s’agit de l’ésotérique Bohemian Club qui rassemble de très nombreux adhérents parmi les plus hauts dirigeants industriels, financiers et politiques américains, exclusivement masculins, et souvent partisans du parti républicain. Leurs réunions annuelles se font au cœur de leur forêt du Monte Rio en Californie, et sont connues pour leurs cérémonies occultes et très alcoolisées. Ainsi bien des réseaux d’influence, qui manient élitisme, puissance, déviances et secret avec brio, abondent dans le “grand monde américain”. Il peut donc apparaître nécessaire pour une jeune élite qui aspire au pouvoir qu’elle soit socialisée aux pratiques de ces clubs, parallèlement à l’apprentissage académique.

L’élite universitaire américaine se structure en réseaux d’influence multiples et secrets. Ainsi, au-delà du sommet de la hiérarchie harvardienne se maintient la Corporation, un comité décisionnaire perpétué par cooptation et supervisant les actions de la présidence. Constituée de sept membres seulement, dont les noms demeurent difficiles d’accès, la corporation reste dans l’ombre et organise ses réunions en toute discrétion. De même, l’AAU (Association of American Universities) trône au zénith de la hiérarchie des universités de prestige. Composée de présidents d’universités d’élite, là encore des membres cooptés, l’AAU se réunit pour peser fortement sur les décisions ayant un impact sur l’ensemble du système d’enseignement supérieur américain. L’acceptation de ce type de gouvernance par les membres des communautés universitaires américaines repose vraisemblablement sur leur adhésion à ces comités de direction. Nous pouvons supposer que le pouvoir ici détenu est justifié par le sentiment de confiance que les membres de la communauté dans son ensemble éprouvent à l’égard de leurs dirigeants (Mosca 1937). En tout cas, alors que le système étasunien se veut fondé sur l’égalitarisme démocratique, ce mode de gérance, fondée sur une cooptation opaque et élitiste, est approuvé et considéré légitime et cohérent par la communauté.

Il est donc cohérent que, dans une institution qui forme l’élite académique classée numéro un mondial, se maintienne dans les Final Clubs un espace de socialisation privilégié, où l’on apprend les codes de “l’élite de l’élite”, autrement dit, de la classe dominante, celle des grands dirigeants dont les pratiques ne s’avèrent pas fondamentalement démocratiques ni toujours en accord avec les règles de la société. Luc Boltanski considère la classe dominante comme étant celle des responsables, les grands décisionnaires. Cette poignée d’hommes qui “tient les commandes”, observe des règles qui dévient parfois des normes sociétales, et s’accorde des pratiques déviantes pour aboutir à des résultats plus efficients (Boltanski 2009 : 217). Acquérir cette perspective va d’emblée de pair avec l’apprentissage du secret et d’un double langage : l’affirmation officielle et publique de la nécessité des règles, et la conscience officieuse qu’elles sont contournables, voire qu’il est normal pour eux de les contourner. L’Université tient au grand jour un discours sur la légitimité de l’élitisme qui repose sur la méritocratie, mais pratique dans l’ombre des sommets un élitisme de cooptation. Les sociétés secrètes socialisent indéniablement leurs membres à ce double langage propre à la classe dominante. Se familiariser avec ces contradictions, entre discours officiels et pratiques réelles divergentes, fait partie de la socialisation parallèle et secrète de cette jeune élite.

Les sociétés secrètes de Harvard : une socialisation parallèle (1/2)

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2016/05/10/les-societes-secretes-de-harvard-une-socialisation-parallele-12/ © Bulles de Savoir

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