Le Paradoxe de l’Eau

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« Bois les eaux de ta citerne, Les eaux qui sortent de ton puits. Tes sources doivent-elles se répandre au dehors ? Tes ruisseaux doivent-ils couler sur les places publiques ? Qu’ils soient pour toi seul, et non pour des étrangers avec toi. Que ta source soit bénie, et fais ta joie de la femme de ta jeunesse. Biche des amours, gazelle pleine de grâce : sois en tout temps enivré de ses charmes, sans cesse épris de son amour. »

La Bible. Proverbes 5 : 15-19. Cité dans Chi Chi Undie (2013)

1.  Récits de Pureté

Il ne faut pas longtemps avant de réaliser qu’en Ouganda, la sexualité des femmes ainsi que leur discours sur leur propre sexualité sont régis et contraints par des normes sociales, religieuses et sanitaires différentes de celles en vigueur en Occident, ou simplement plus strictes ici. Dans son inspirant essai sur la nécessité d’inclure des réflexions sur le plaisir sexuel dans la lutte contre les violences sexuelles en Afrique Sub-Saharienne, la chercheuse Nigériane Chi Chi Undie présente trois types de discours ayant conduit à « un portrait de la sexualité comme quelque chose devant être craint et régulé » dans le contexte africain (Chi Chi Undie 2013). En lisant son analyse, j’ai été surprise de la pertinence avec laquelle elle faisait écho à des discussions et des interactions que j’avais eues avec des jeunes femmes ougandaises.

Selon Chi Chi Undie, le premier de ces trois discours est le discours religieux, qui condamne les relations sexuelles pré-maritales, jugées immorales. Sans surprise, plusieurs filles que j’ai rencontrées invoquent la religion comme raison de leur abstinence sexuelle avant le mariage. Jane (tous les prénoms ont été changés), une born again Christian ou chrétienne « née de nouveau », m’a expliqué que même si seulement les relations sexuelles à proprement parler étaient interdites, elle et son ex-petit copain s’autorisaient à se faire des câlins mais pas à s’embrasser, parce que « si tu commences à faire même de petites choses, ça peut te donner l’envie d’aller plus loin et de pêcher, donc c’est plus facile de ne rien faire ». La famille de Marion est également très religieuse (ce sont des Anglicans) et elle aussi choisit de rester vierge avant le mariage. Quand je lui ai demandé si le fait que sa grande sœur ait eu un enfant en dehors du mariage constituait un problème pour sa famille, elle m’a répondu qu’en effet, ses parents avaient été très choqués et contrariés par la situation. La grande sœur de Marion est avec son copain depuis cinq ans, et maintenant que le bébé est né, ils ont le projet de se marier. « Ils s’abstenaient, ils ont seulement couché ensemble une fois et c’est là qu’elle est tombée enceinte » m’a dit Marion, bien qu’il me soit difficile d’être convaincue de cette version de l’histoire. La sœur travaille dans une association venant en aide aux familles réfugiées, et d’après Marion, elle a décidé de fonder une famille (sans attendre le mariage) pour être plus crédible aux yeux des personnes avec qui elle interagit au travail (!). Je n’ai rien pour prouver que cette histoire n’est pas vraie, mais elle me semble peu probable. Assumons que la version rapportée par Marion ne soit pas complètement correcte. Dans ce cas, il est intéressant de se demander qui est-ce qui déforme la vérité, et qui est-ce qui est naïf, dans l’effort que fait la famille pour construire une version moralement acceptable de l’histoire. Est-ce que la grande sœur partage ces justifications avec ses parents et ses frères et sœurs, qui tous la croient ? Est-ce qu’il y a une entente implicite entre les parents et la grande sœur, dont ils veulent exclure Marion pour être sûrs qu’elle ne dévie pas du comportement qui est attendu d’elle malgré le mauvais exemple de sa sœur ? Est-ce que Marion me ment, en imaginant que, comme les personnes de son milieu social, je pourrais trouver la vraie version de l’histoire condamnable et avoir une mauvaise image de sa soeur ?

Même chez des jeunes femmes qui ne prétendent pas s’abstenir de relations sexuelles pour des raisons religieuses, j’ai observé ces « récits de pureté ». Grace et Mary, qui dès mon deuxième jour ici me demandaient si j’avais un copain, et me posaient beaucoup d’autres questions sur ma vie amoureuse et sexuelle, ne cessaient de me raconter des histoires incohérentes au sujet de leurs propres expériences amoureuses, et j’ai mis plusieurs mois à avoir une idée claire de leur situation respective. Elles m’avaient d’abord dit qu’elles n’avaient pas de copain, parce qu’elles attendaient d’avoir un mari. Quand j’ai réalisé qu’en fait, elles en avaient chacune un, elles m’ont donné des explications comme « Oui, c’est mon petit copain (boyfriend), mais pas mon amoureux (boy-lover), on ne s’embrasse pas, on ne fait rien », et ont ajouté qu’elles n’avaient pas de relations sexuelles, puisqu’elles ne coucheraient avec un homme seulement une fois qu’elles sauraient qu’il deviendrait leur mari. Mais je me suis rendue compte plus tard que ce n’était pas vrai non plus, et que malgré leurs discours, leur relation avec leur copain était beaucoup plus semblable à mes propres expériences que ce qu’elles avaient décrit initialement. Le fait que leur premier réflexe en abordant ces sujets soit de transformer la vérité, alors même qu’elles parlent à quelqu’un de familier, qui n’est pas dans une position de les juger, et qui n’est connecté à aucune autorité morale ou sociale (puisque je ne suis ni une membre de leur famille, ni de leur Eglise par exemple, et puisqu’elles savent que dans mon contexte social les relations sexuelles avant le mariage sont acceptables) illustre la prégnance de la condamnation morale du sexe avant le mariage et la manière dont les femmes l’intériorisent, même si elles ne se réfèrent pas explicitement à la religion.

Le second type de discours mentionné par Chi Chi Undie est le discours de santé publique, visant à sensibiliser au sujet des maladies sexuellement transmissibles. C’est bien sûr en un certain sens un « mal nécessaire », et je ne pense en aucun cas qu’informer sur les MST et leur prévention devrait être abandonné au nom de l’épanouissement sexuel des femmes. Ce que Chi Chi Undie note est que, aussi important que soit ce discours, il a été développé d’une manière qui tend à occulter les thèmes du bien-être et du plaisir sexuels. Mary m’a dit une fois « J’aime pas le sexe tant que ça, parce que tu sais, ici, on a peur du sida ». C’était comme si deux aspects différents avaient été fondus en un seul dans l’esprit de mon amie : le fait d’apprécier (ou de ne pas apprécier) physiquement le sexe, et la nécessité de prendre des précautions pour que la relation sexuelle soit sans danger. C’est comme si la peur du sida ne laissait pas de place à la prise en considération du plaisir sexuel.

Le troisième discours est celui portant sur le développement socio-économique, qui met l’accent sur trois composantes associées à la sexualité : le contrôle de la population, la maladie, et la violence (avec un discours de femme-comme-victime), et donc reléguant indirectement les questions de plaisir et d’épanouissement sexuels au second rang. Cela me rappelle une chose que Grace m’avait dite lorsqu’elle me décrivait le type de mari qu’elle voulait : « Moi, je veux juste un mari qui ne me tape pas ! ». Mis ensemble, ces trois discours régulent d’une part le comportement sexuel des femmes, et d’autre part leur discours sur leur propre sexualité, et ceci est perceptible dans des discussions avec des filles et des femmes ougandaises.

2. « Les garçons aiment les filles avec beaucoup d’eau »

Cependant, parmi ces prohibitions et ces « récits de pureté », j’ai découvert avec surprise ce qui m’est d’abord apparu comme une sphère de parole étonnamment libre et inattendue, centrée sur un aspect très particulier de la sexualité des femmes. Tout a commencé avec une tasse de café que je buvais en présence de Mary et Grace. Je crois que j’ai demandé à l’une d’entre elles si elle aimait le café – c’est incroyable la façon dont, lorsqu’on est immergé dans une culture complètement différente de la nôtre, une question apparemment anodine peut s’avérer être une fenêtre ouvrant sur des thématiques et des découvertes tout à fait inattendues. Elle m’a répondu en souriant « Non, moi je ne bois pas de café ». J’ai remarqué qu’elle n’avait pas dit « Je n’aime pas le café ». C’était comme si, qu’elle aime ou pas, elle n’était pas supposée en boire. Sa formulation a suscité ma curiosité et j’ai posé une deuxième question, quelque chose comme « C’est parce que tu n’aimes pas ça ? » ou « Tu as déjà goûté ? » à laquelle elle a répondu « Non, c’est pas bien pour les filles de boire du café ». Les deux rigolaient pendant que j’essayais de comprendre ce qu’elles voulaient dire, probablement avec un air très surpris. J’ai dû beaucoup insister pour avoir une explication – je crois que je l’ai eue le lendemain. « Okay, c’est parce qu’ils disent que si tu bois beaucoup de café, tu n’auras pas assez d’eau (water). Ici les garçons aiment les filles qui ont beaucoup d’eau ». Le seul terme qu’elles utilisaient était « eau », car c’est toujours ainsi que les Ougandais.es s’y réfèrent, mais après quelques questions additionnelles, j’ai finalement compris qu’elles parlaient de lubrification génitale !

Le café n’est pas la seule boisson impliquée dans cette quête pour une meilleure lubrification féminine. Mary et Grace m’ont promptement donné une liste d’aliments qui, contrairement au café, sont supposés donner « plus d’eau » : les yaourts, les fruits, le jus, le millet (une céréale cultivée dans l’Ouest et le Nord du pays). Les femmes Banyankole, tribu vivant dans l’Ouest de l’Ouganda, ont le plus d’eau m’a-t-on dit, puisque la nourriture de base dans leur région natale est le millet, mangé sous forme de kalo ou bu en porridge. « Quand un couple Myankole [de la tribu des Banyankole] dort ici [dans l’hôtel où elles travaillent] et qu’on doit nettoyer la chambre, le matelas est tellement mouillé, des litres et des litres, parfois le matelas est bon à jeter ! » explique Grace. C’est à ce moment-là que j’ai compris que le terme « eau » faisait référence à la fois à la lubrification avant et pendant le rapport sexuel en réponse à une excitation sexuelle, et à la possibilité d’une sécrétion de grandes quantités de liquide parfois appelée « éjaculation féminine ».

Grace et Mary viennent toutes les deux de familles rurales pas particulièrement aisées. Elles n’ont pas été à l’Université. Elles ont grandi au village et ont emménagé à Kampala quand elles ont commencé leur formation professionnelle en hôtellerie. Mary est une Myankole de l’Ouest. Même si elle avait déjà entendu parler de l’eau et de son importance au village, c’est seulement à Kampala qu’elle a commencé à en savoir plus et à en discuter intimement avec des amies. Dans son district de Kitgum, tout au Nord du pays, dans la culture Acholi, Grace n’avait personne pour lui parler d’eau ou de quoi que ce soit en rapport avec le sexe. Même quand elle a eu ses premières règles, elle ne savait pas vraiment ce qui lui arrivait et ne se sentait pas à l’aise pour en parler avec sa mère ou ses tantes.

Curieuse de savoir dans quelle mesure ces idées étaient partagées dans d’autres segments de la société ougandaise, j’ai demandé à Marion si elle aimait le café. Marion est née à Kampala, dans une famille aisée : son père est médecin, elle étudie à l’Université de Makerere, la meilleure du pays, sa grande sœur a aussi été à l’Université, et la famille vit dans une maison confortable dans un quartier aisé de la ville. Son milieu social est donc très différent de celui de Mary et Grace. Marion m’a répondu que son père lui avait dit de ne pas boire de café parce que ce n’était pas bon pour la santé des filles. J’ai souri en disant que j’étais au courant de ce qui se disait sur le café, et on a toutes les deux rigolé – j’avais la confirmation implicite que c’était pour les mêmes raisons que Mary et Grace qu’elle n’en buvait pas. Deux choses m’ont surprise dans la réponse de Marion : premièrement, le fait qu’elle soit incitée à suivre ces « recettes » pour préparer son corps en vue de relations sexuelles, alors même qu’elle est supposée s’abstenir avant le mariage (c’est-à-dire encore pour plusieurs années). Deuxièmement, que ce soit son père qui lui fasse ces recommandations, ou du moins qu’elle trouve cela approprié de me dire que c’est son père, alors que je suis assez sûre que dans mon environnement social, beaucoup de filles citeraient leur père comme l’une des dernières personnes avec qui elles parleraient d’eau.

Plus généralement, c’est frappant de voir à quel point les gens abordent le sujet ouvertement – l’eau étant par définition une manifestation de l’excitation et du plaisir sexuels féminins – étant donné les normes régulant la sexualité des femmes et leur discours sur leur vie sexuelle. En Europe, d’après mon expérience, ce sujet n’est abordé que dans des cercles très intimes, quand il est abordé. En outre, c’est intéressant de voir à quel point l’eau est vue comme quelque chose de positif, alors qu’en Europe ce n’est pas habituellement cité comme un critère essentiel de sex-appeal – « l’éjaculation féminine » étant plutôt taboue – et je n’ai jamais entendu parler de femmes adoptant des comportements spécifiques pour « avoir plus d’eau » afin de satisfaire les attentes de leur partenaire. Ces deux éléments combinés forment ce qui constitue à mes yeux le premier aspect du « paradoxe de l’eau » : la facilité avec laquelle on parle de l’eau en Ouganda, et le fait qu’avoir des quantités suffisantes d’eau soit une préoccupation explicite de nombreuses jeunes femmes, dans un contexte où leur vie sexuelle et leur discours sur le sexe sont en dehors de cela beaucoup plus strictement régulés que dans mon environnement social habituel.

J’ai vite réalisé que les discussions sur l’eau ne sont pas limitées aux cercles d’ami.e.s proches ni aux groupes exclusivement féminins. Je relate ici quelques anecdotes, pour illustrer la diversité des contextes dans lesquels j’ai entendu parler d’eau. À l’heure du déjeuner dans l’administration gouvernementale dans laquelle je travaille, j’étais assise avec trois collègues femmes, entre trente-cinq et quarante ans. Elles font partie de l’élite ougandaise : elles ont un niveau d’éducation et des salaires élevés, et se comportent parfois de manière assez snob – par exemple, elles s’étaient une fois mises à rire lorsque je leur avais demandé si elles étaient nées au village ou à Kampala, tellement cela leur paraissait improbable que l’on puisse imaginer une seconde qu’elles soient nées au village. Elles sont toutes mariées, ont des enfants, et ne parlent pas particulièrement d’hommes ou de sexe de façon ouverte. Ce jour-là, l’une d’elles a commandé un Busheyra, une boisson à base de porridge de millet. « C’est bon pour l’eau » commente une autre. Elles ont rigolé un peu, et l’une d’entre elles m’a demandé : « Justine, tu sais de quelle eau on parle ? ». J’ai répondu que j’avais déjà entendu parler de l’importance de l’eau ici. Elles ont rigolé de nouveau. Elles ont toutes pris un peu de Busheyra, mais ont finalement décidé de le laisser à Mildred. « Prends-le Mildred, mon mari n’est pas là en ce moment de toute façon, et toi tu es encore chaude chaude ! » « Tu sais Justine, c’est vrai, les filles Banyankole, elles ont tellement d’eau grâce au millet, c’est pour ça que les hommes les aiment autant. Quoiqu’il arrive, ne laisse jamais ton mari coucher avec une Myankole, il ne reviendra jamais vers toi ! ». J’étais silencieusement en train d’imaginer la même scène se dérouler dans n’importe quel lieu de travail en Europe – parler de quantités d’eau à la pause déjeuner, et partager avec des collègues dont on n’est pas particulièrement proche des conseils pour avoir plus d’eau – et cela paraissait assez surréaliste.

Je vais de temps en temps à un Comedy Show à Kampala, où un de mes amis joue parfois. C’est un lieu plutôt bourgeois – l’entrée coûte 15,000 Shillings (4€) dans un pays où le revenu mensuel moyen dans les zones urbaines est de 390,00 Shillings, environ 108€ (Uganda Bureau of Statistics 2014). J’y étais un soir avec Mary. Après un spectacle d’une heure en Anglais, le dernier humoriste faisait son numéro en Luganda. Je ne pouvais pas comprendre, mais le public riait plus fort que jamais. Mary me traduisait. Tout le sketch était à propos de l’eau : les tribus où les femmes ont beaucoup d’eau, les tribus où elles n’en n’ont pas assez, à quel point un homme est content quand il trouve une fille avec beaucoup d’eau – le sketch incluait même une imitation des « bruits » que l’eau fait lors des rapports sexuels.

Finalement, en octobre, je visitais le Toro Botanical Garden à Fort Portal (dans l’Ouest de l’Ouganda). Un guide décrivait les propriétés médicinales des arbres et des plantes que l’on voyait. Après nous avoir présenté le Prunus Africana ou Red Stinkwood, utilisé pour renforcer la libido masculine et soigner l’impuissance, il nous a montré le Spathodea ou African Tulip Tree, aussi appelé Fountain Tree – une coïncidence intéressante puisqu’en français on parle parfois de « femmes fontaines » pour décrire les personnes ayant des « éjaculations féminines » – dont l’écorce moulue est mélangée avec de l’eau pour être bue par les femmes souhaitant augmenter leur lubrification. « Si tu bois deux litres, tu auras deux litres d’eau » nous a expliqué notre guide très sérieusement. Cependant, le partenaire pourra deviner que l’eau n’est pas « naturelle » parce qu’elle sera verdâtre et aura une mauvaise odeur. Les femmes mélangent donc souvent la poudre de l’écorce de l’African Tulip Tree avec de l’hibiscus, qui annihile ces deux caractéristiques indésirables.

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Plantes et herbes vendues dans le marché de Katwe, Kampala © Justine Knebelmann

Ces anecdotes révèlent que les discussions sur l’eau et sa valorisation ne sont pas restreintes à des environnements sociaux particuliers dans la société ougandaise. Elles transcendent les milieux sociaux, les tribus dans une certaine mesure (j’ y reviendrai) et les sphères de discussion. Mes observations ont été confirmées par Chris Opesen, sociologue ougandais au département de Sociologie et d’Anthropologie de l’Université de Makerere, avec un intérêt particulier pour les traditions culturelles et de santé reproductive (y compris les modifications génitales féminines), que j’ai rencontré pour avoir une meilleure compréhension de la question.

3. Des pratiques culturelles liées à l’eau : l’élongation et le kachabali

« Ça peut être comme ça, tu vois » m’a dit Chris Opesen en versant son African Tea de la théière à sa tasse, comme pour s’assurer que j’étais bien au courant du phénomène biologique dont on parlait. La valorisation de l’eau doit être comprise à l’aune de deux pratiques culturelles. La première est une pratique sexuelle supposée déclencher chez la femme un orgasme accompagné de grandes quantités d’eau. Elle est pratiquée au Burundi, au Rwanda, dans l’Est de la République Démocratique du Congo, dans l’Ouest de l’Ouganda et l’Ouest de la Tanzanie, d’après Nsekuye Bizimana, chercheur rwandais en santé reproductive, et consiste en la stimulation des parties externes des parties génitales de la femme (clitoris, lèvres et entrée du vagin) par le pénis de l’homme – voir le texte de Nsekuye Bizimana pour plus de détails (Nsekuye Bizimana 2010). À partir d’entretiens avec environ une centaine de personnes de la région, Nsekuye Bizimana identifie une forte association entre cette pratique et l’eau :

« Dans la pratique du kunyaza, la femme produit généralement de grandes quantités de liquide dans la région périnéo-vulvaire. C’est pour cela que cette forme de sexe s’appelle kunyaza [au Rwanda et au Burundi] dont la traduction littérale est faire uriner. »

Notons que le liquide parfois produit par les femmes en grandes quantités lors d’un rapport sexuel n’est pas de l’eau chimiquement parlant ; les chercheurs travaillent encore à l’identifier (Bizimana 2010). En Ouganda, cette pratique est appelée kachabali. D’après l’étude de Nsekuye Bizimana, elle existe depuis 150 ans au moins – peut-être plus, mais l’absence de sources écrites empêche de la dater précisément. Les femmes qui répondent à cette stimulation avec de grandes quantités d’eau sont bien vues au Rwanda et sont parfois appelées kingindobo – « mets un seau sous elle» – ou shami ryiikivu – branche du Lac Kivu. Au contraire, celles qui « ne répondent pas à la stimulation du kunyaza avec une production de liquide » sont décrites comme étant des « rwasubutare qui veut dire briseur de granit, une expression qui insinue que d’avoir des rapports sexuels avec ce type de femmes est aussi dur que de briser du granit ». Cela montre que le fait d’avoir assez d’eau a été établi comme une norme à laquelle les femmes et leur corps sont supposés se conformer – j’y reviendrai.

Chris Opesen m’a fait part de la légende de l’origine du kunyaza (ou du kachabali), qui aurait commencé comme une pratique déviante au Rwanda. Le Roi était loin de chez lui, et sa femme la Reine avait pris un Chef pour amant. Un shamba boy (garçon de ferme) avait espionné la Reine et découvert son adultère. Un jour, alors que le Chef venait de repartir, le shamba boy alla voir la Reine et la menaça de tout rapporter au Roi. La Reine le supplia de ne rien dire et lui dit qu’elle était prête à tout pour ne pas qu’il informe le Roi. Le shamba boy répondit qu’il voulait la même chose que le Chef, c’est-à-dire faire l’amour avec elle. La Reine hésita tout d’abord, et envoya quelqu’un demander au Chef ce qu’elle devait faire. Le Chef lui dit qu’elle devait donner au shamba boy ce qu’il voulait. La Reine et le shamba boy s’apprêtèrent donc à avoir une relation sexuelle, mais puisque le shamba boy savait que le Chef avait eu un rapport avec Reine le matin même, il ne souhaitait pas faire de pénétration. Il ne fit que de la stimulation externe. En réponse, la Reine prit tellement de plaisir qu’elle eut un orgasme et libéra de grandes quantités de liquide, pour la première fois de sa vie. Une fois le Roi revenu, lorsqu’ils avaient des rapports sexuels de la manière habituelle, la Reine ne sentait aucun plaisir et était presque dégoûtée. Après peu de temps, elle lui dit de faire les choses différemment et le guida, lui montrant ce que le shamba boy avait fait. Cela marcha de nouveau, et les deux apprécièrent davantage que d’habitude. La Reine décida de parler de cette pratique aux jeunes filles du pays. Selon Chris Opesen, l’émigration des Rwandais vers d’autres pays de la région dans les années 1950 et 1960 aida à la diffusion de cette pratique. En Ouganda, le kachabali est aussi appelé le « Western Jazz » du fait de ses racines dans l’Ouest du pays (le Rwanda étant à l’Ouest de l’Ouganda). Le kachabali est le plus répandu parmi les Banyankole, les Bakiga, les Bahororo, les Batoro, les Bafumbira et les Banyoro, parmi les tribus de l’Ouest de l’Ouganda.

La seconde pratique culturelle qui permette d’éclairer l’importance de l’eau dans la région est ce qu’on appelle le pulling (le fait de tirer, ou l’élongation), l’élongation des petites lèvres des filles Baganda – la tribu majoritaire du pays occupant la région centrale incluant Kampala – et d’autres tribus Bantoues. En les tirant manuellement pendant des semaines, les jeunes filles obtiennent des petites lèvres rallongées de plusieurs centimètres. Bien qu’il n’y ait pas d’étude rigoureuse à ce jour, Chris Opesen estime que 60% des femmes Ougandaises on fait l’élongation (les Baganda étant la tribu dominante dans le pays). L’élongation des petites lèvres est aussi pratiquée au Rwanda, au Malawi, en Zambie et d’autres pays dans lesquels il y a des populations Bantoues (je n’ai pas trouvé de liste exhaustive). Les filles commencent cette élongation au moment de la puberté. Elles le font régulièrement jusqu’à ce que leur corps soit modifié. Dans les villages, elles utilisent l’excuse d’aller chercher du bois ou de l’eau, et vont se cacher dans la forêt pour élonguer. Pour cette raison, cette pratique est parfois appelée « visiting the bush » – visiter la forêt. Les sœurs peuvent s’entraider, mais les garçons sont strictement exclus de ces préparations. D’après la chercheuse féministe ougandaise Sylvia Tamale, le fait que l’Organisation Mondiale de la Santé considère cette pratique comme une mutilation génitale est révélateur d’une grande incompréhension des institutions occidentales à l’égard de certains traits culturels Africains, puisque l’élongation des petites lèvres est généralement associée à un plaisir sexuel accru pour l’homme et la femme, et cette coutume a aussi « étendu la perception des femmes d’elles-mêmes comme êtres sexuels actifs » (Sylvia Tamale 2013). L’élongation est censée augmenter les chances qu’une femme ait beaucoup d’eau, puisqu’elle augmente la surface d’une zone érogène dont la stimulation provoque le plaisir de la femme. Cependant, l’élongation peut aussi avoir des conséquences négatives : sa pratique peut conduire à des infections, le fait de préparer son corps aux rapports sexuels et d’entendre parler des bénéfices de l’élongation peuvent conduire des filles à s’engager plus tôt qu’elles ne le feraient autrement dans des relations sexuelles, et finalement, d’après Chris Opesen, les couples dans lesquels la femme a pratiqué l’élongation ont plus de risque de ne pas utiliser de préservatifs.

Les régions et les tribus où l’eau est valorisée sont les mêmes que les régions et les tribus où l’élongation est pratiquée. Et l’élongation est aussi associée au kunyaza ou kachabali, puisque quand les petites lèvres sont longues, cela créé une incitation de plus à « jouer avec ce qui est dehors ». Cette combinaison de pratiques se trouve surtout chez les tribus Bantoues d’après Chris Opesen. Cela pourrait expliquer pourquoi Grace, qui est une Acholi, une tribu Nilotique, n’avait jamais entendu parler d’aucun de ces éléments à travers les institutions sociales ou familiales de son village. En opposition complète à ces cultures se trouvent les tribus où l’eau est condamnée, où il n’y a pas d’élongation, et où c’est parfois tout à fait le contraire qui se passe : l’excision, lorsque certaines parties sont coupées (clitoris, et selon les tribus petites et/ou grandes lèvres). En Ouganda, l’excision est courante chez les Pokot (Nord-Est). Chris Opesen, qui a fait beaucoup de travail de terrain dans cette tribu, note que parmi les Pokot, l’eau est souvent considérée comme quelque chose de dégoûtant et de honteux. Notons cependant que même si l’excision est très répandue chez les Pokot, elle est rare à l’échelle du pays et concerne moins de 1,5% des femmes ougandaises.

Quand je lui ai demandé si d’après lui, l’eau était simplement plus valorisée ici qu’en Occident, ou si c’était aussi plus fréquent pour les femmes de cette région d’avoir une lubrification importante et/ou des « éjaculations féminines », Chris Opesen a identifié trois types de facteurs expliquant pourquoi c’était selon lui plus courant dans la population ougandaise. Le premier est génétique – d’après lui, les femmes Bantoues ont de l’eau plus facilement (il serait intéressant de savoir si des études médicales ont été conduites à ce sujet). D’autres facteurs sont liés au style de vie et à l’écologie : l’alimentation (consommation de millet) et les modifications corporelles (l’élongation). Finalement, la socialisation et les facteurs psychologiques : les pratiques sexuelles déclenchant de l’eau (kachabali) et la valorisation de l’eau qui met les femmes dans un état d’esprit particulier. L’inverse est aussi vrai : on pourrait imaginer que les opinions potentiellement négatives sur l’excès d’eau en Occident mettent les femmes occidentales dans un état d’esprit où elles sont moins à même de produire de l’eau. Dans des discussions avec des amis ougandais, j’ai entendu plus d’une fois la réflexion selon laquelle les Muzungus (blanches) étaient « tellement sèches » par rapport aux « filles Africaines ».

4. Enseignements sur la sexualité et le mariage : les Ssengas

Comment la connaissance de l’eau, du kachabali et de l’élongation est-elle transmise dans la société ougandaise ? Une réflexion sur la possibilité qu’ont les femmes de parler de leur sexualité ne saurait être complète sans que l’on mentionne l’institution des Ssengas chez les Baganda. Ssenga veut dire tante, et fait ici référence à la tante paternelle, qui traditionnellement était chargée d’éduquer les jeunes filles dans les domaines du mariage et de la sexualité : leur apprendre à gérer leurs règles, à s’occuper du foyer, leur donner des conseils pour les rapports sexuels y compris en leur parlant de pratiques sexuelles et d’eau – cette dernière occupant une place de premier ordre dans les enseignements des Ssengas. Les Ssengas devaient aussi montrer aux jeunes filles comment préparer leur corps pour le mariage, notamment en leur montrant comment faire l’élongation. Dans son essai « Eroticism, Sensuality and ‘Women’s Secrets’ among the Baganda » Sylvia Tamale explique que les Ssengas constituent un exemple d’une institution traditionnelle offrant une sphère de liberté pour aborder les questions de sexualité et de rapport entre les genres, servant donc à l’origine comme un puissant instrument contre le fonctionnement patriarcal de la société : les expressions vulgaires étaient autorisées, les Ssengas délivraient aux femmes des messages pour augmenter leur pouvoir d’agir, par exemple en les incitant à s’engager dans des activités économiques pour rester indépendantes, ou en leur expliquant que le sexe pouvait être un moyen de contrôler et même manipuler les hommes. L’okunaba était une coutume à travers laquelle une femme était autorisée à abandonner son mari s’il abusait d’elle, et l’échec du mari à satisfaire sa femme sexuellement était l’une des raisons valides pour le faire. Ces éléments montrent que traditionnellement, parmi les Baganda, les femmes avaient un droit au plaisir sexuel reconnu socialement, et avaient une sphère dans laquelle leurs attitudes et leur bien-être sexuels pouvaient être discutés.

De nos jours, la tradition des Ssengas existe toujours, mais elle a pris des formes nouvelles, notamment avec l’apparition de Ssengas professionnelles, que les filles et les femmes consultent même si elles n’appartiennent pas à la même famille. Elles peuvent être consultées dans leur boutique, et sont aussi présentes à la télévision, à la radio et sur les réseaux sociaux. Sylvia Tamale rapporte des interviews de certaines d’entre elles ainsi que des extraits d’émission radio auxquelles des Ssengas participent, comme par exemple cette intervention de Ssenga Katana qui illustre l’accent mis sur l’eau :

« J’étais moi-même ignorante de l’éjaculation féminine avant de rencontrer mon amant actuel …. Cela marche le mieux avec la technique du kachabali Banyankole. Si ton amant sait ce qu’il fait, tu verseras une rivière et tu feras l’expérience d’orgasmes multiples en même temps. »

Puisque je voulais moi-même faire l’expérience d’une discussion avec une Ssenga, et parce que Mary qui n’était jamais allée en voir une était aussi curieuse, un Vendredi après-midi du début du mois d’Avril nous avons pris la direction de Katwe Market où des amis m’avaient dit que je n’aurai pas de mal à en trouver. Après avoir demandé des indications à un conducteur de boda boda et à deux femmes qui vendaient des fruits dans le marché, nous nous sommes retrouvées à l’entrée d’une étroite allée du marché où s’alignaient des petites cabanes en bois, devant lesquelles étaient entassées de grands ballots de feuilles et d’herbes séchées. C’est seulement lorsqu’une femme de la première cabane s’est approchée de Mary que j’ai compris que nous étions arrivées dans le quartier des Ssengas, et que toutes les femmes assises devant leurs étals débordant de pots et de poudres mystérieux, de racines et de bottes de plantes vertes, étaient des Ssengas. Elles sont en effet souvent présentées comme des médecins herboristes car en plus de donner des conseils, elles vendent des plantes médicinales pour résoudre les problèmes liés au sexe. Nous sommes entrées dans la petite cabane de Mama Muze – que nous avions choisie parce qu’elle semblait offrir un degré satisfaisant d’intimité. Mama Muze a étalé une natte et une bâche en plastique sur le sol, entre le mur et le comptoir sur lequel ses médicaments étaient disposés. Une fois assises, nous ne pouvions plus être vues depuis l’autre côté du comptoir, depuis l’allée. Mary et moi nous sommes appuyées contre les grands sacs en jute plein de feuilles stockés sous le comptoir. Une odeur agréable d’herbes inconnues flottait dans la cabane. Au-dessus de nos têtes, un paquet de brindilles et une multitude de graines ressemblant à des perles formaient comme un bouquet décoratif pendu au mur, à côté d’une série de calebasses de taille moyenne qui étaient accrochées à un fil tendu entre les deux extrémités de la cabane. Mama Muze ne parlait pas Anglais, elle parlait donc à Mary en Luganda et Mary traduisait pour moi ou traduisait mes questions à Mama Muze. Mama Muze était agenouillée et se penchait vers nous quand elle nous parlait. Son visage était doux et serein, et son sourire accueillant. Elle devait avoir environ quarante cinq ans. Elle nous a dit que ce serait 20,000 Shillings (5,30€) pour une discussion avec elle, pour aussi longtemps que l’on voudrait. Nous étions reconnaissantes du fait qu’elle ne tente pas de nous « arnaquer » contrairement à ce contre quoi des amis m’avaient mise en garde, alors même que ça doit être très rare pour elle de recevoir des clients blancs – si cela lui était déjà arrivé. Elle n’a pas non plus insisté pour que l’on achète ses produits. Nous nous sentions véritablement les bienvenues, et, de façon plus importante, à l’aise pour discuter de sujets intimes.

Ssenga 1

Le stand de la Ssenga Mama Muze dans le marché de Katwe, Kampala – hommes et femmes peuvent venir y acheter des plantes médicinales pour résoudre des problèmes liés à la sexualité
© Justine Knebelmann

Elle nous a d’abord parlé de l’élongation, nous expliquant quelles parties exactement devaient être élongées et nous montrant les fruits vert-jaunes et la poudre marron utilisés dans le processus. Elle trempa ses pouces et index dans la poudre et nous montra sur sa jupe les mouvements employés par les filles pour élonger – elle me proposa de me le faire pour mieux illustrer mais j’ai poliment refusé. Elle pointa la porte de sa cabine du doigt en nous expliquant que les petites lèvres élongées étaient comme une porte et permettaient de « la garder au chaud » et de « protéger ». Elle nous expliqua que les hommes adoraient jouer avec, et que s’ils le faisaient, la femme « en aurait vraiment très très envie » et qu’au Rwanda ils aimaient tellement jouer avec que parfois les hommes « n’entraient pas à l’intérieur » (en ligne avec la pratique du kunyaza/kachabali présentée plus haut). Elle ajouta que parfois les lèvres devenaient si longues qu’elles « se balançaient » quand la femme marchait, et que certaines femmes pouvaient « les enrouler autour de leur hanche ». Ensuite, elle parla d’eau, confirmant que le terme renvoyait à la fois à une lubrification suffisante et à « l’éjaculation féminine » – mais ajoutant que la première était déjà satisfaisante. Selon Mama Muze les trois éléments qui peuvent favoriser la venue de l’eau sont l’élongation, les plantes médicinales, et les préliminaires. Elle donna l’exemple des hommes Bachiga qui, d’après elle, ne connaissent pas les préliminaires et « veulent juste le faire directement » – ce qui n’est pas favorable à la venue de l’eau. Elle parla aussi de l’importance de se rendre propre et jolie pour être désirable, de se dire des mots doux, de se faire des caresses romantiques, et suggéra que « si une femme suce un homme il reviendra toujours vers elle » (sic). Finalement, elle nous parla des serviettes de toilette qui font partie du « kit de mariage » des femmes Baganda : une serviette est disposée sur le lit pendant les rapports sexuels (l’homme pourrait sinon penser que la femme est « sale »), et une autre est utilisée après le sexe pour essuyer le pénis de l’homme (« on ne peut pas juste le laisser comme ça »).

J’étais heureuse de voir Mary beaucoup plus libre que d’habitude en posant toutes ses questions. Plus généralement, c’est surprenant de voir qu’il ne semble y avoir aucune gêne lié au fait de venir consulter une Ssenga en pleine journée au milieu d’un marché, de parler de sexe et/ou d’acheter des plantes médicinales pour des problèmes sexuels. Dehors, les femmes faisaient la queue devant certaines des autres cabanes pour acheter des produits. Quelques hommes étaient aussi là. En même temps, à l’intérieur de la cabane de Mama Muze régnait une atmosphère intime et on n’avait pas peur d’être entendues par les passants, même si je suis sûre que tout le monde pouvait se douter de ce dont on parlait, puisque ce sont toujours les mêmes sujets qui sont abordés – l’eau étant l’un des sujets principaux.

5. « Quand la sécheresse menace de briser ton mariage »

Au départ, la facilité avec laquelle est abordé le sujet de l’eau, cette matérialisation du plaisir sexuel féminin, et sa valorisation dans la société ougandaise pourraient être interprétées comme l’illustration d’une égale importance donnée au plaisir sexuel des hommes et des femmes. Mais une analyse plus en profondeur des conceptions véhiculées sur l’eau et des discussions à ce sujet révèlent que, même si par sa nature, biologiquement, elle est le résultat de l’excitation et/ou du plaisir féminin, les deux concepts – l’eau et le plaisir féminin – sont souvent déconnectés, ce dernier étant même quasiment jamais mentionné dans les discussions sur l’eau. En fait, avoir « assez d’eau » apparaît plutôt comme le souci de satisfaire un critère, comme n’importe quel autre critère dans l’ensemble des caractéristiques féminines jugées positives et attirantes. Comme le fait d’avoir une silhouette satisfaisante, par exemple. À la fois sa connexion avec l’excitation sexuelle et le fait que l’eau dépende du contexte ou l’humeur de la femme ont tendance à être complètement oubliés si ce n’est inconnus. A plusieurs reprises, Mary m’a expliqué très sérieusement que l’insuffisance d’eau était un motif pouvant conduire un mari à abandonner sa femme. Il ne le dirait pas officiellement, quand la famille serait réunie pour discuter de la séparation, il trouverait un prétexte (« Elle m’a trompé »,…), mais la « sécheresse » de la femme serait en fait la vraie raison. L’eau est donc une source de stress : « si tu couches avec un homme et qu’il te dit que tu es sèche, tu as juste envie de mourir ». Après plusieurs discussions à ce sujet, au cours desquelles Mary et Grace insistaient toujours sur l’idée que si une fille n’avait pas assez d’eau elle ne trouverait pas de mari et/ou il la quitterait, j’ai une fois suggéré : « mais tu ne penses pas que ce n’est pas seulement de la faute de la fille si elle n’a pas d’eau ? Ça dépend aussi de ce qui se passe, de si elle apprécie ou non ce que le garçon est en train de faire, non ? ». Je me rappelle très distinctement de leur réaction : Grace s’est tournée vers Mary en rigolant « Elle dit que ce n’est pas la faute de la fille si elle n’a pas d’eau ! » Cela lui paraissait presque absurde. Ironiquement, c’est comme si l’eau avait perdu son association avec le plaisir féminin – qui est le résultat d’une interaction entre deux personnes en train d’avoir un rapport sexuel – pour devenir une caractéristique intrinsèque que la femme devrait avoir pour plaire à l’homme. C’est ce que je considère être le deuxième « paradoxe de l’eau ».

Un article publié en Janvier 2012 dans le New Vision (un des principaux journaux ougandais) apporte des clarifications par des médecins, des psychologues et des conseillers qui visent à combattre l’idée reçue selon laquelle la femme serait la seule responsable de sa « sécheresse » – révélant en même temps que ces conceptions sont bel et bien présentes, puisqu’elles doivent être combattues. Le titre de l’article est lui-même très évocateur : « Quand la ‘sécheresse’ menace de briser ton mariage ». L’article commence par décrire la situation de Peggy :

« Son mari, qui est plus expérimenté, lui a dit qu’elle n’était pas bien lubrifiée. Peggy a eu recours à du lubrifiant. Même si cela soulage la douleur, elle se sent humiliée à chaque fois qu’elle en utilise. Sa plus grosse crainte est que son problème pousse son homme dans les bras d’une autre femme. »

L’article poursuit en infirmant certaines théories sur l’insuffisance de l’eau :

« Certaines personnes prétendent que si la femme n’aime pas son partenaire, elle sera sèche pendant le sexe. Mais Asiimwe [conseiller au centre Care Counselling] désapprouve. ‘Une femme peut aimer son partenaire mais avoir des problèmes dans son esprit, qui l’empêchent d’être correctement lubrifiée. La sècheresse ne veut pas toujours dire que la femme a perdu son intérêt pour son partenaire’. »

Finalement, le dernier paragraphe de l’article s’appelle « Comment les hommes peuvent aider » et inclut des propositions comme : « Si elle est stressée et fatiguée, sois patient et compréhensif » ; « Si tu sais que ta partenaire est fâchée contre toi, prends le temps de parler et de demander pardon » ; « Les femmes ont toujours besoin d’être rassurées. Complimente-la sur son corps. Rappelle-lui toujours qu’elle est belle et que tu l’aimes telle qu’elle est » et « accorde du temps aux préliminaires ».

Même l’existence des Ssengas – des conseillères professionnelles en matière de sexe qui, à une certaine époque, constituaient une menace pour les structures sociales patriarcales et une institution subversive – ne garantit pas que le bien-être sexuel des femmes soit jugé aussi prioritaire que celui des hommes. Dans son essai sur les Ssengas, Sylvia Tamale montre comment les valeurs qu’elles véhiculaient ont été attaquées par les efforts colonisateurs et les missionnaires, main dans la main avec des « patriarches Africains » pour rendre la société ougandaise plus « morale », notamment à travers une campagne massive de pureté morale au début du 20ème siècle :

« Les coutumes traditionnelles furent reconfigurées pour que de nouvelles mœurs sexuelles soient introduites, ainsi que des tabous et des stigmas. La sexualité des femmes a été médicalisée et réduite à la reproduction. »

Chris Opesen est du même avis, expliquant qu’aujourd’hui le but premier des enseignements d’une Ssenga est de s’assurer que l’homme ne s’enfuie pas. Faire en sorte que « l’homme le fasse mieux » pour que la femme prenne plus de plaisir est seulement une fonction latente. C’est la même chose pour l’eau, loin de la légende de la Reine rwandaise d’après laquelle la promotion de la pratique du kunyaza était due au fait qu’elle était appréciée par la Reine.

J’ai très clairement fait l’expérience de cela lors de notre visite chez Mama Muze de Katwe market. Les arguments qu’elle donnait pour mettre en avant les bénéfices d’un phénomène particulier – l’élongation, l’eau – étaient toujours formulés ainsi : « les hommes aiment ça » ou « avec cela ton homme ne te quittera pas », et ne portaient jamais sur les sensations de la femme. Je lui ai demandé si les femmes venaient la voir avant tout pour demander comment elles pouvaient plaire aux hommes, ou pour savoir comment elles pouvaient apprécier le sexe davantage, mais je n’ai pas vraiment obtenu de réponse. J’ai aussi demandé quelles pratiques sexuelles étaient selon elles les plus agréables pour les femmes, mais cela ne semblait pas non plus être une question pertinente à ses yeux. Quand elle parlait de l’eau, elle mentionna que la « sécheresse » pouvait faire mal aux hommes, sans insister sur le fait que ça pouvait aussi être douloureux pour la femme. Dans son discours, la cause d’une activité sexuelle insuffisante, comparée par exemple à celle des Muzungus qui d’après elle font l’amour beaucoup plus souvent que les Africains (je ne sais pas sur quoi son observation est fondée), est principalement le comportement rebutant des femmes : être aigrie quand l’homme rentre à la maison (« Tu étais où ? Tu faisais quoi ? ») au lieu de l’accueillir avec tendresse, négligence dans la tenue ou les attitudes – elle imita une femme avec son haut et son soutien-gorge tombant de l’épaule et allaitant un bébé, d’une manière qui se voulait « non-sexy ».

Définitivement, le rôle premier des Ssengas n’est pas de donner des conseils pour que les femmes s’amusent plus au lit. Malgré le rôle clé qu’elles jouent pour préparer les femmes aux relations sexuelles et au mariage, la survie de la tradition des Ssengas n’a pas suffi pour faire de la société de l’Ouganda central une société où le plaisir sexuel des femmes soit une priorité ou puisse être discuté librement et sans tabou.

La surprenante déconnexion entre l’importance accordée à une manifestation concrète du plaisir sexuel féminin et la négligence à l’égard de leur véritable appréciation du sexe ne se limite pas à l’eau, même si l’eau en est peut-être l’illustration la plus flagrante de ce paradoxe. « Le sexe est tellement important ici en Ouganda. Tu dois aimer le sexe. » m’a dit Mary une fois. Tu dois aimer le sexe. « Si tu peux entendre tes voisins crier et toi, rien, ton mari dira : pourquoi on ne s’amuse pas comme eux ? » Il est attendu d’une femme qu’elle aime le sexe et qu’elle montre tous les signes de plaisir – l’eau, le bruit, etc. Mais le fait qu’elle apprécie vraiment est d’importance secondaire par rapport à la nécessité de satisfaire le mari avec des « preuves de plaisir », qui deviennent simplement des facteurs pour augmenter le plaisir de l’homme, perdant leur connexion avec le plaisir de la femme.

« Quand tu y penses – eh bien tu n’as pas d’eau ». A chaque fois qu’elle s’apprêtait à avoir un rapport sexuel avec son ex-copain, Grace revoyait le garçon dans sa tête. « Je me rappelle du regard dans ses yeux, et parfois, en l’espace d’une seconde, je voyais le même regard dans les yeux de mon copain. Je prenais peur, peur qu’il me fasse mal, que ça soit douloureux. » Je l’ai appris presque par accident, on parlait du copain actuel de Grace, celui que je connais, de ses copains passés. Elle me dit : « okay, le premier garçon que j’ai eu, c’était quand j’étais encore au village, quand j’avais quinze ans. Mais je ne voulais pas, c’est plutôt comme s’il m’avait forcé. » Des filles de son école l’avaient escortée jusqu’à chez lui et l’avaient laissée là. « J’étais têtue à l’époque moi, je m’en fichais des garçons. Je pense que c’est pour cela qu’elles voulaient qu’un garçon m’ait » (les Ougandais utilisent le mot anglais stubborn avec une signification étendue au-delà de son sens strict de têtu, il faut comprendre : avoir la langue bien pendue, avoir une forte personnalité). C’était encore la guerre, mais même si c’était dangereux, quand ce fut fini, elle courra dehors, courra dans la nuit jusqu’à son internat. Elle n’est pas allée en classe pendant trois jours, parce que ça faisait trop mal, parce que ça saignait trop. Ses amies ont dit aux professeurs qu’elle avait eu de mauvaises règles. Elles l’encouragèrent à ne rien dire au lieu de dénoncer le garçon. « C’est normal, elles m’ont dit, ça arrive. Quand j’en ai parlé à ma sœur beaucoup plus tard, elle était tellement surprise que je ne l’ai jamais dénoncé, elle a dit que ça ne me ressemblait pas, parce que d’habitude je rapporte toujours quand je vois des gens faire du mal, même si ce n’est pas à moi qu’ils en font. Mais je pense que j’étais perturbée à ce moment-là, je ne savais pas quoi faire. »

En fait, elle en a parlé à très peu de gens. Une de ses sœurs. Son copain actuel. Moi. Pas à Mary, alors qu’elles vivent ensemble et qu’elles sont comme des sœurs. Pourquoi ? « Je peux pas lui dire, elle se moquerait de moi. » Grace l’a dit au prêtre cependant, à l’époque, au village. Elle a confessé, confessé qu’elle avait pêché parce qu’elle avait couché avec un garçon. J’ai eu un pincement au cœur quand j’ai entendu ça, quand j’ai découvert que dans son esprit, il n’y avait pas de différence conceptuelle entre être violée – terme qu’elle n’emploie jamais – et décider de faire l’amour avec un garçon. Cela fait aussi écho à la force avec laquelle l’interdiction religieuse du sexe avant le mariage – n’importe quel genre de sexe – a été intériorisée. Dans son essai, Chi Chi Undie insiste sur l’importance d’incorporer des réflexions sur le bien-être sexuel dans les programmes destinés à lutter contre les violences sexuelles. J’ajouterais que c’est en effet essentiel que les deux soient abordés de front, avant tout pour informer sur leur différence, sur les frontières qui séparent les relations sexuelles consenties – pour lesquelles se pose la question du plaisir sexuel – des relations sexuelles forcées ou des violences sexuelles. Ce n’est pas facile d’entendre une telle histoire de la part d’une amie proche, surtout quand on comprend que dans les sept ou huit années qui se sont écoulées depuis l’événement, personne ne lui a jamais dit qu’elle n’était pas coupable de quoi que ce soit, que ce que ce garçon avait fait était atroce, que c’était complètement normal qu’elle ait besoin de temps avant d’accepter et apprécier les relations sexuelles après ce traumatisme, et qu’aucun petit copain ne pouvait légitimement être dérangé par le fait qu’elle ait besoin de temps et de confiance avant de pouvoir avoir une relation sexuelle avec lui. J’étais tellement déchirée entre l’envie d’aider – la frustration d’être si impuissante – et la peur d’être intrusive, paternaliste. Comme le dit Chi Chi Undie :

« Un déplacement doit avoir lieu d’une approche `toutes-ces-choses-horribles-qui-te-sont-arrivées-et-en-conséquence-tu-devrais-te-sentir-comme-ça’ à une approche `apprends-moi-ce-que-cette-expérience-veut-dire-pour-toi’, pour que les survivantes soient aidées efficacement à la suite de l’expérience. »

Cette histoire illustre d’une façon encore plus extrême la déconnexion qui existe dans les esprits entre l’eau et le plaisir sexuel. « Quand tu y penses – eh bien tu n’as pas d’eau ». Le fait que le traumatisme d’un viol puisse être un obstacle à l’excitation sexuelle n’est pas une énigme psychologique, cependant, c’est presque comme si Grace s’accusait de ne pas avoir assez d’eau dans les moments où elle avait des flashbacks de l’épisode violent de son adolescence.

6. Le Double Paradoxe de l’Eau

Les discussions auxquelles j’ai participé et les lectures que j’ai faites au sujet de l’attention toute particulière accordée à la lubrification féminine dans la société ougandaise m’ont conduit à définir ce que j’appelle le « paradoxe de l’eau », qui est en fait un double paradoxe. Le premier paradoxe est qu’alors que la société Ougandaise est une société où la sexualité des femmes est contrainte par des normes sociales strictes, et où le plaisir sexuel des femmes est significativement absent des discours, le sujet de l’eau, une manifestation biologique de l’excitation et du plaisir sexuels, est abordé de façon ouverte à la fois dans des discussions intimes et des sphères plus publiques, et l’eau est considérée comme une caractéristique extrêmement positive, l’ « éjaculation féminine » apparaissant comme beaucoup moins taboue que dans les sociétés occidentales. Le second paradoxe est que, même si l’eau est discutée ouvertement, le fait qu’elle soit le résultat du plaisir sexuel féminin demeure souvent non-dit, quand il n’est pas inconnu. Même dans l’intimité de la cabane de la Ssenga, où les femmes sont invitées à discuter de sujets ayant trait au sexe dans une institution socialement acceptable, l’objectif est présenté en termes de avoir-de-l’eau-pour-être-sûre-que-ton-homme-ne-te-quitte-pas et non pas trouver-des-moyens-pour-que-tu-aimes-le-sexe-plus-et-donc-que-tu-aies-plus-d’eau. La valorisation de l’eau dans la société Ougandaise n’est pas une valorisation du plaisir sexuel féminin.

Je serais heureuse d’entendre d’autres expériences ou références sur les sujets suivants :

  • Sociologues, sexologues, historiens, anthropologues, .. ayant étudié les différentes manières dont l’eau et « l’éjaculation féminine » sont considérées à travers les cultures, et d’autres sociétés dans lesquelles l’eau est autant mise en avant ;
  • Des exemples d’autres cultures où l’on attend des femmes qu’elles adoptent certains comportements pour avoir « plus d’eau » ;
  • Des traditions similaires à celle des Ssengas dans d’autres cultures Africaines.

Justine KNEBELMANN

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2016/05/30/le-paradoxe-de-leau/ © Bulles de Savoir

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