Qu’est-ce que la France ? L’approche « bariolée » de Jean-Christophe Bailly dans « Le Dépaysement »

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Ouvrage de référence : BAILLY Jean-Christophe, Le Dépaysement. Voyages en France, Éditions du Seuil, 2011, 432 p. Prix Décembre 2011.

Le depaysement« Vous passeriez vingt ans à Paris que vous ne connaîtriez pas la France », écrit Stendhal dans les Mémoires d’un touriste. Ce n’est certes pas à Jean-Christophe Bailly qu’il faut le dire : l’écrivain philosophe, souvent géographe, grand voyageur, sait bien que la France ne se réduit pas à sa capitale. Son livre paru aux éditions du Seuil en 2011, Le Dépaysement. Voyages en France, tente d’approcher la diversité du paysage français par l’arpentage de ses marges. Ce long texte, divisé en chapitres à chaque fois situés, propose une sorte de visite de lieux souvent inconnus, non-emblématiques, a priori « insignifiants ». Ce faisant, le lecteur – tout comme l’écrivain – se trouve dépaysé, au sens propre du terme : parcourir des endroits qui ne sont justement pas ceux des guides touristiques est un moyen de nous éloigner de notre vision figée du territoire et de la culture français. C’est donc, finalement, nous donner l’occasion de penser la France de manière plus ouverte, de ne pas la laisser l’engluer dans une identité culturelle « judéo-chrétienne » par exemple…

Dépaysements

« Je cherche simplement à comprendre par quels réflexes et par quels cheminements l’on peut rassembler sous le même toit nominal – la France – des ensembles aux tonalités aussi extraordinairement divergentes que celles touchées ici. » (p. 224). Si la question n’est pas souvent posée, Jean-Christophe Bailly montre avec succès sa pertinence : se promenant dans des lieux comme le pays Basque, Varennes, Gentilly et la Cité Universitaire de Paris, Beaucaire, Lorient ou encore le « Nord », il fait surgir des endroits que tout oppose. Dans un premier temps, cette balade génère un véritable dépaysement, au sens propre de ce terme : les lieux évoqués sont tous très différents et particuliers, à la fois dans leur géographie, leur aménagement, leur histoire, mais aussi par les populations qui les habitent. Ce dépaysement vécu par le lecteur (en cela compagnon de l’écrivain) vise d’abord à écarter nos idées pré-conçues de notre définition de la France. En effet, aucun des traits que nous aurions évoqués sans même y penser ne correspond : ni la langue (puisque les patois et les langues locales survivent), ni le paysage (puisque des paysages très différents sont évoqués), ni l’histoire (puisque l’histoire locale est parfois bien plus centrale que l’histoire nationale politique parisienne).

Ce dépaysement fait donc table rase, et propose de prendre en compte la diversité irréductible du territoire français. Il n’est donc pas anodin que l’auteur ait choisi des endroits qui se distinguent par leur non-existence dans l’imaginaire collectif : il n’existe selon lui pas de non-lieux, par opposition à des lieux (dans lesquels figureraient bon nombre de lieux parisiens), mais plutôt des endroits. Chaque espace a donc une valeur propre, sans hiérarchisation préalable. Pour montrer cette valeur de tout endroit, Jean-Christophe Bailly entreprend des descriptions elles-aussi dépaysantes : partant d’un lieu visité, s’intéressant en particulier à la manière dont il est habité par sa population (comme les jardins ouvriers), il laisse dériver sa pensée comme on le ferait au cours d’une promenade. Ce sont ainsi des réflexions historiques, littéraires, philosophiques, qui accompagnent l’évocation des espaces arpentés, démontrant de fait qu’un endroit qui n’a pas fait l’histoire porte aussi des pensées. Selon l’auteur, en effet, un lieu est habitable dans la mesure où il laisse la possibilité à la pensée de le quitter. C’est exactement ce qu’il met en oeuvre dans son ouvrage : un endroit en apparence banal permet de réfléchir sur la langue, les animaux, l’histoire politique par exemple.

Deux chapitres s’intéressent en particulier aux animaux : si ce n’est pas le propos de cet article – Bailly s’est par ailleurs illustré pour sa pensée sur les animaux, notamment dans Le Versant animal (Bayard, 2007) -, nous pouvons quand même en dire quelques mots. En effet, l’auteur se penche sur les vies animales dans l’espoir qu’ait lieu une « désanthropisation dépaysante », passage par lequel « quelque chose du pays, justement, nous reviendrait » (pp. 437-438). Encore une fois, il s’agit de nous sortir de nos visions préconçues, et, en particulier, de nous montrer que l’espace appelé France est un espace partagé avec d’autres vivants, qui y ont aussi leur place et leurs intérêts. Voir le paysage à travers leurs yeux (ceux des vaches par exemple, du moins de celles qui ont la « chance » de vivre dehors), c’est prendre en compte les endroits considérés comme vides par les hommes.

Bailly s’intéresse aussi au lien entre les auteurs et leurs lieux de vie, après avoir remarqué que la petite rivière du Loir a coulé près de Ronsard, Balzac et Proust (qui en fit la Vivonne). Comment expliquer ce phénomène ? Pour l’auteur, on peut déceler un « inconscient du paysage », qui imprègne les écrivains puis leurs oeuvres, et qui, ensuite, habite les lieux qui ont généré ces textes. Cette double-dynamique est à l’oeuvre dans le rapport entre le géographique et le national.

Sortir du carcan de l’identité

Si l’écriture suit des chemins au hasard de ses voyages, l’entreprise a bien une visée généralisante : « Tourner à cette vitesse autour du pays n’a de sens qu’au sein d’un travail de récapitulation : d’ailleurs il s’agit presque ici d’un jeu (où donc est l’intérieur ?). […] comme chaque fois que vient ce doute, je réponds par une réaffirmation du caprice et du désordre, pensant qu’à terme, ainsi secouée à travers quelques esquisses, à peine, de regroupements régionaux, l’image que je cherche à prendre finira peut-être par venir d’elle-même. » (pp. 200-201). En se baladant, en racontant l’histoire de lieux choisis de manière aléatoire, l’auteur envisage bien la possibilité d’appréhender malgré tout la France dans son ensemble. Cependant, la réponse ne peut pas être trouvée du côté de l’identité (sur-exploité, rappelons-le, par quelques pseudo-philosophes réactionnaires dont les ventes ne cessent d’augmenter). « En tout état de cause, écrit Bailly, l’ennemi visé ici, c’est l’identité, telle qu’elle est brandie comme un état auquel, moyennant certaines conditions, on pourrait avoir le bonheur d’accéder : il n’y a pas, il ne peut pas y avoir – que cela soit dit une bonne fois pour toutes – d’identité française arrêtée et délimitable. » (p. 389). Loin d’une démarche essentialiste qui expliquerait l’identité d’une personne à partir de sa provenance, Bailly propose plutôt de tracer des parcours effectifs, dans lesquels la provenance tient lieu d’esquisse plutôt que de « patrimoine » : si l’origine géographique plus ou moins ancienne ne doit pas être niée, elle n’est cependant pas constitutive de l’essence d’une personne, et donc de son appartenance à un pays. L’« émotion de la provenance » que l’auteur ressent lorsqu’il entend la langue française à New York illustre, dans l’introduction, cette pensée : il existe un sentiment, loin du patriotisme, qui nous lie à l’endroit dans lequel nous avons grandi ; mais celui-ci ne borne pas ce que doit être le pays en question. Au contraire, pour Bailly, l’architecture même des villes peut tirer sa puissance de sa capacité à faire voyager la pensée : une place de Villeurbanne aux accents méditerranéens guide la pensée des passants ailleurs, en Afrique, et c’est ce qui fait la richesse de son architecture (l’auteur l’explique dans le documentaire de David Teboul, L’Europe des écrivains. La France de Christine Angot, Jean-Christophe Bailly et Marie Darrieussecq).

Cette mise en évidence de l’impossibilité d’une identité française est avant tout implicite : le dépaysement ressenti par le lecteur à travers les lieux visités, à lui seul, convainc. L’ « identité nationale », qui faisait l’objet d’un débat au moment de la rédaction de l’ouvrage, et qui reste sur le devant de la scène avec la polémique de la déchéance de la nationalité aujourd’hui, ne peut être qu’un carcan qui enferme, et qui, du coup, exclut. En particulier, ce sont les immigrés maghrébins qui sont visés et que Bailly souhaite défendre. L’ouvrage ne le dit pas clairement, par peur de détournements médiatiques, mais l’auteur s’en explique dans le documentaire de David Teboul : il n’y a aucune raison d’exclure les personnes issues de l’immigration sous prétexte de leurs origines ou de leur religion. En effet, toute population s’est constituée par des déplacements, c’est ce qui distingue les animaux que sont les hommes, hétérotrophes, qui se meuvent pour se nourrir, des végétaux, autotrophes, qui prennent racine. L’auteur raconte avec sincérité sa surprise, par moments, d’entendre un Salam Aleykoum entre deux chauffeurs de bus, mais elle est directement ponctuée d’un « pourquoi pas ? » qui devrait devenir la règle. « Pourquoi, grands dieux, s’interroge l’auteur, ne serait-ce pas ainsi, ainsi aussi et comme cela, avec ces voix, avec ce salut, pourquoi l’« identité » d’une nation, d’un pays, serait-elle quelque chose de si faible et de si renfrogné qu’elle ait à redouter de tels inserts ?» (pp. 277-278). Jean-Christophe Bailly refuse ainsi l’empaysement, la façon qu’aurait un pays de se refermer autour d’un patrimoine délimité et donc pauvre. C’est cela, aussi, le dépaysement. Une évolution naturelle, enrichissante, diverse, des façons d’habiter le territoire que nous nommons France.

Créer un chez-nous : l’hypothèse du bariol

L’auteur s’intéresse, dans un chapitre intitulé « Drac ou Tarasque ? », à la ville de Beaucaire. Elle a la particularité d’avoir évolué comme les villes américaines : les foyers aisés ont fuit la ville pour s’installer dans la proche banlieue, alors que les plus pauvres ont été comme enfermés dans le centre ville. Comme l’a expliqué l’auteur lors d’une conférence à l’École Normale Supérieure (voir vidéo ci-dessous), tout se passe comme si le clan des « barbecues » (i.e. les plus riches, installés en France depuis plusieurs générations) encerclait le clan des Kebab (dont on sait qu’un maire a déjà tenté l’interdiction en centre ville). Les plus aisés ne se sentent pas « chez-eux » en centre ville (à cause des kebabs), mais les populations largement issues de l’immigration récente ne se sentent pas non plus « chez-elles » en centre-ville, consciente de la xénophobie des autres… Bref, aucun chez-nous n’est possible dans ces conditions de repli identitaire à Beaucaire. C’est pourquoi l’auteur propose de mettre l’accent sur l’arrivée et sur le désir de rester, plutôt que sur la nostalgie d’un pays uniforme « perdu » : il convient de penser « une rationalité nouvelle qui, fondée sur le multiple et redoutant les figures et les masques de l’Un qui, en politique justement, est toujours redoutable, saurait rééquilibrer le national à l’aune des arrivées et des désirs, et non à celle des nostalgies. » (p. 279).

Jean-Christophe Bailly propose de sortir l’identité du carcan du national – ainsi que de toutes sortes de carcan, comme le carcan religieux – pour penser une véritable cohabitation : « le bariol, que j’écrirai désormais ainsi sans guillemets ni italique, l’installant dans la langue par l’effet d’un putsch verbal délibéré, ce n’est donc pas tant un quartier que la forme d’un état de monde présent dans de très nombreux quartiers, ceux où, comme autour de la rue de Paris à Montreuil, la diversité des provenances est grande ou très grande et où, par la force des choses, et malgré les résistances, les inerties, les tensions, une dimension de coexistence finit par l’emporter. » (p. 469).

Et, pour ceux qui chercheraient encore une réponse unifiante, voici celle de Bailly : « Ce qu’il semble possible de suggérer, là où tout serait plutôt dans l’ordre de la retombée et de la dispersion, c’est qu’au fond la France serait d’abord une habitude prise par ceux que l’on appelle les Français : un corps de comportements, un corpus de références et de schèmes récurrents inscrits dans une langue qui les énonce et les renouvelle, mais rien de plus, rien qui serait comme une essence configurant un destin. Et que cela suffirait, et même amplement, pour qu’entre les bords de la Meuse et ceux de l’Adour il y ait autre chose qu’un lien de hasard ou qu’une simple transfiguration du hasard par l’Histoire. » (p. 226).

Le Dépaysement renouvelle en profondeur la pensée nationale, à la fois en la sortant de son tropisme parisien et en l’ouvrant à l’immigration. Rangé dans la « littérature de voyage » chez Gibert Joseph, c’est aussi un récit agréable de promenade dans des endroits incongrus, toujours accompagné de réflexions diverses et souvent méconnues sur le lieu visité : s’il est connu du lecteur, il sera immanquablement revisité sous un jour nouveau par la pensée, tellement les anecdotes, dont Bailly défend l’importance dans L’Élargissement du poème (Christian Bourgeois, 2015), sont à la fois savantes et intéressantes. Pour les amateurs de littérature, il est aussi essentiel de préciser que ce texte est l’oeuvre d’un virtuose, qui sait manier les mots pour nous entraîner avec lui, tel le romancier qu’il est au fond.

Que vous cherchiez un traité politique sur la France ou un récit de promenade, ce livre hybride est donc pour vous. Et cette richesse des sens qu’il porte en fait sa force : tout comme l’identité qu’il propose de donner à la France, il est intrinsèquement ouvert.

Claire COLARD

Pour citer cet article : http://bullesdesavoir.com/2016/07/01/quest-ce-que-la-france-lapproche-bariolee-de-jean-christophe-bailly-dans-le-depaysement/ © Bulles de Savoir

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